Les courants philosophiques dans le mouvement féministe – Anuradha Ghandy

Nous publions ce texte fondamental d’Anuradha Ghandy suite à notre traduction de son texte sur la Journée Internationale des Femmes que nous avons publié à l’occasion du 8 mars 2017. Ce texte a été traduit par le Parti Communiste maoïste et fait partie d’un ensemble de textes d’Anuradha Ghandy édité sous le nom de « Pour un féminisme prolétarien révolutionnaire – Recueil de textes d’Anuradha Ghandy ».

Internationalement, l’un des plus remarquables développements de l’époque capitaliste a été l’émergence et la croissance d’un mouvement des femmes. Pour la première fois dans l’histoire humaine, les femmes se sont mobilisées collectivement pour exiger leurs droits, leur place sous le soleil. L’émancipation des femmes après des siècles d’oppression est devenue une question urgente et immédiate. Le mouvement a jeté des analyses et des solutions théoriques sur la question de l’oppression des femmes. Le mouvement des femmes a contesté l’actuelle société patriarcale d’exploitation à la fois par ses activités et à travers ses théories.

Ce n’est pas parce que, plus tôt, les femmes n’auraient pas eu conscience de leur oppression. Elles en avaient conscience. Elles exprimaient cette oppression de différentes façons à travers des chansons folkloriques, des locutions lapidaires et des poèmes, des peintures et d’autres formes d’art auxquelles elles avaient accès. Elles ont également pesté contre l’injustice dont elles avaient à souffrir. Elles ont interprété et réinterprété les mythes et épopées pour exprimer leur point de vue. Les différentes versions du Ramayana et du Mahabharata1 par exemple, encore en circulation chez les femmes rurales à travers des chansons dans différentes parties de l’Inde, sont un témoignage marquant de cela.

Certaines femmes remarquables ont émergé à l’époque féodale. Elles ont recherché des chemins en fonction des moyens disponibles à l’époque et sont devenues des symboles de la résistance à l’organisation patriarcale. Mirabaï2, la femme sainte est seulement un exemple parmi de nombreux autres ayant laissé un impact durable sur la société. Cela prend du temps pour toutes les sociétés dans le monde. Tout cela constitua une contre-culture, reflétant une conscience des opprimées. Mais elle fut limitée par les conditions et elle fut donc incapable de trouver un moyen de sortir, un chemin pour mettre fin à l’oppression. Dans la plupart des cas, elles ont cherché une solution dans la religion, ou dans un Dieu personnel.

Le développement du capitalisme a provoqué un énorme changement dans les conditions sociales et dans la pensée. Le concept de démocratie signifie que le peuple est devenu important. Le libéralisme comme philosophie sociale et politique a mené le changement dans sa phase initiale ; les femmes des classes sociales progressistes se sont manifestées en tant que collectif. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire, un mouvement propre des femmes elles-mêmes a émergé, lequel a exigé de la société leurs droits et l’émancipation. Ce mouvement a, comme tous les autres mouvements sociaux, eu ses flux et reflux. L’impact du capitalisme, bien que restreint et déformé dans les colonies comme l’Inde, a eu son impact sur les hommes et les femmes progressistes.

Le mouvement des femmes propre à l’Inde a émergé dans la première partie du 20ème siècle. Il faisait partie de cette effervescence internationale et était encore enraciné dans les contradictions de la société indienne. Les théories qui ont émergé dans les pays capitalistes ont trouvé leur chemin en Inde et se sont appliquées aux conditions indiennes. La même chose est vraie d’une manière encore plus forte dans le contexte du mouvement contemporain des femmes qui a surgi dans les années 1960 en Occident. Le mouvement contemporain des femmes a posé de nombreux nouveaux défis à la société parce que les limites du capitalisme dans sa phase impérialiste sont maintenant clairs comme de l’eau de roche. Il a fallu beaucoup de luttes pour gagner la légitimité formelle de porter la revendication de l’égalité. Et même après cela, l’égalité n’a pas encore été réalisée, non seulement dans les pays arriérés, mais même dans les pays capitalistes avancés comme les Etats-Unis et la France.

Le mouvement des femmes a désormais cherché les racines de l’oppression dans le système social lui-même. Le mouvement des femmes a analysé le système patriarcal et a cherché les origines du patriarcat dans l’histoire. Les femmes ont été aux prises avec les sciences sociales et ont montré le sexisme inhérent à l’histoire. Elles ont exposé comment une manière de penser a teinté toutes les analyses concernant le rôle des femmes dans l’histoire et dans la société contemporaine. Les femmes ont une histoire, les femmes sont dans l’histoire dirent-elles (Gerda Lerner). En étudiant l’histoire, elles ont recouvré les contributions que les femmes avaient apportées au développement de la société humaine, leurs mouvements et luttes importantes. Elles ont également exposé la division sexuée du travail sous le capitalisme qui a relégué une écrasante majorité des femmes dans les catégories les moins qualifiées, les moins payées. Elles ont exposé la façon dont les classes dirigeantes ; en particulier la classe capitaliste a bénéficié économiquement du patriarcat. Elles ont dénoncé le parti pris patriarcal de l’Etat, de ses lois et règlements. Les féministes ont analysé les symboles et les traditions d’une société donnée et ont montré comment ils perpétuent le système patriarcal. Les féministes ont accordé de l’importance à la tradition orale et ont donc pu ramener à la surface la voix des femmes réprimées à travers l’histoire. Le mouvement a forcé les hommes et les femmes à regarder de manière critique leurs propres attitudes et pensées, leurs actions et paroles concernant les femmes. Le mouvement a contesté diverses attitudes patriarcales, anti-femmes qui ont entaché y compris des mouvements progressistes et révolutionnaires et qui ont affecté la participation des femmes à ceux-ci. Malgré les confusions et les faiblesses théoriques, le mouvement féministe a contribué de manière significative à notre compréhension de la question des femmes dans le monde d’aujourd’hui. Le mouvement mondial pour la démocratie et le socialisme a été enrichi par le mouvement des femmes.

Une des caractéristiques importantes du mouvement des femmes contemporain a été l’effort fait par les féministes à théoriser sur la condition des femmes. Elles sont entrées dans le champs de la philosophie dans le but de donner des fondations philosophiques à leur analyse et approche. Les femmes ont cherché des philosophies de la libération et ont été aux prises avec diverses tendances philosophiques dont elles ont estimé qu’elles pourraient donner une perspective à la lutte des femmes. Diverses tendances philosophiques comme l’existentialisme, le marxisme, l’anarchisme, le libéralisme ont toutes été étudiées et adoptées par le mouvement des femmes actif aux États-Unis, puis en Angleterre. Ainsi les féministes sont un groupe éclectique qui comprend un large éventail d’approches, de perspectives et de structures en fonction de la tendance philosophique qu’elles adoptent. Pourtant, elles partagent un engagement à donner une voix à l’expérience des femmes et à mettre fin à la subordination des femmes. Compte tenu de l’hégémonie de l’Occident, ces tendances ont aussi eu une forte influence sur le mouvement des femmes au sein de l’Inde. Ainsi une étude sérieuse du mouvement des femmes doit inclure une compréhension des différents courants théoriques dans le mouvement.

Les philosophes féministes ont été influencées par des philosophes aussi divers que Locke, Kant, Hegel, Marx, Derida, Nietzsche, Freud. Pourtant, la plupart d’entre elles ont conclu que la philosophie traditionnelle est orientée par les hommes, ses concepts et théories majeures, sa propre auto-compréhension révèle « une façon typiquement masculine d’aborder le monde » (Alison Jagger). Par conséquent, elles ont essayé de transformer la philosophie traditionnelle. En gardant ce contexte à l’esprit, nous avons entrepris de présenter quelques-unes des principales tendances philosophiques parmi les féministes. Un point à prendre en compte est que ces diverses tendances ne sont pas fixes et distinctes. Certaines féministes se sont opposées à ces catégories. Certaines ont changé leur approche au fil du temps, certaines peuvent être vues comme ayant un mélange de deux ou plusieurs tendances. Pourtant, pour une meilleure compréhension ces grandes tendances peuvent être utiles. Mais avant de discuter des théories, nous allons commencer par un très bref retour sur l’évolution du mouvement des femmes en Occident, surtout aux États-Unis. Cela est nécessaire pour comprendre l’atmosphère dans laquelle les développements théoriques parmi les féministes ont grandi.

Vue d’ensemble du mouvement des femmes en Occident

Le mouvement des femmes en Occident est divisé en deux phases. La première phase a surgi au milieu du 19ème siècle et a pris fin dans les années 1920, alors que la deuxième phase a débuté dans les années 1960. La première phase est connue pour le mouvement des suffragettes ou le mouvement des femmes pour leurs droits politiques, c’est à dire le droit de vote. Le mouvement des femmes a émergé dans le contexte de la croissance du capitalisme et de la propagation d’une idéologie démocratique. Il est né dans le contexte d’autres mouvements sociaux qui ont émergé à l’époque. Aux États-Unis, le mouvement pour libérer les esclaves Noirs et le mouvement pour organiser les rangs sans cesse croissants du prolétariat étaient une partie importante de l’effervescence socio-politique du 19ème siècle.

Dans les années 1830 et 1840, les abolitionnistes (ceux qui font campagne pour l’abolition de l’esclavage) comprennent certaines femmes instruites qui ont bravé l’opposition sociale pour faire campagne pour libérer les Noirs de l’esclavage. Lucretia Mott, Elizabeth Cady Stanton, Susan Anthony, Angeline Grimke étaient parmi les femmes actives dans le mouvement anti-esclavage qui plus tard sont devenues actives dans la lutte pour les droits politiques des femmes.

Mais l’opposition au sein des organisations anti-esclavage à ce que des femmes les représentent et que des femmes soient dans la direction ont forcé les femmes à réfléchir sur leur propre statut dans la société et leurs propres droits. Aux États-Unis, les femmes dans les différents États ont commencé à se rassembler pour exiger leur droit à l’éducation commune avec les hommes, pour les droits des femmes à la propriété et au divorce. En 1848, la Convention de Seneca Fall organisée par Stanton, Anthony et d’autres fut un jalon dans l’histoire de la première phase du mouvement des femmes aux États-Unis. Elles ont adopté une Déclaration de Sentiments sur le modèle de la Déclaration d’Indépendance, dans laquelle elles demandaient l’égalité des droits dans le mariage, la propriété, les salaires et le vote. Pendant les 20 années qui ont suivi cette Convention, des conventions au niveau des états ont eu lieu, des campagnes de propagande à travers des tournées de conférences, des brochures et des pétitions ont été menées. En 1868, un amendement a été apporté à la Constitution (14ème amendement) accordant le droit de vote aux Noirs, mais pas aux femmes. Stanton et Anthony ont fait campagne contre cet amendement, mais ont échoué à l’empêcher. Une scission entre les femmes et les abolitionnistes a eu lieu.

Pendant ce temps, le mouvement de la classe ouvrière a également grandi, bien que la direction syndicale établie n’était pas intéressée à la syndicalisation des travailleuses. Seul l’IWW3 a soutenu les efforts pour organiser les travailleuses qui travaillaient de longues heures pour des salaires extrêmement bas. Des milliers de femmes étaient des travailleuses du textile. Les anarchistes, socialistes, marxistes, dont certains étaient des femmes, travaillaient parmi les travailleurs et les organisaient. Parmi elles se trouvaient Emma Goldman, Ella Reevs Bloor, Mother Jones, Sojourner Truth. Dans les années 1880, les luttes militantes et la répression sont passées à l’ordre du jour. La plupart des dirigeantes du mouvement pour le suffrage n’ont montré aucun intérêt vis à vis de l’exploitation des travailleurs et ne soutenaient pas leur mouvement. Vers la fin du siècle et au début du 20ème siècle, le mouvement des femmes ouvrières se développa rapidement. Le point culminant fut la grève de près de 40 000 femmes travailleuses du textile en 1909. Les femmes socialistes ont été très actives en Europe et les dirigeantes communistes comme Eleanor Marx, Clara Zetkin, Alexandra Kollontaï, Vera Zassoulitch étaient à la pointe de la lutte pour organiser les travailleuses. Des milliers de travailleuses ont été organisées et des journaux et des magazines de femmes ont été publiés. Ce fut à la deuxième Conférence Internationale des Femmes Ouvrières à Copenhague que Clara Zetkin, la communiste allemande et célèbre chef de file du mouvement international des femmes, inspirée par la lutte des travailleuses américaines, proposa la résolution de commémorer le 8 mars comme la Journée des Femmes à l’échelle internationale.

À la fin du siècle, la situation des femmes a connu beaucoup de changement aux États-Unis. Bien qu’elles ne disposaient pas du droit de vote, dans le domaine de l’éducation, des droits à la propriété, de l’emploi, elles avaient fait de nombreuses avancées. C’est en raison de ceci, que la revendication pour le vote a acquis de la respectabilité. Le mouvement a pris une tournure plus conservatrice, en séparant la question de gagner le droit de vote de toutes les autres questions sociales et politiques. Leurs principales tactiques étaient la pétition et le lobbying auprès des sénateurs, etc. Ce mouvement est devenu actif en 1914 avec l’arrivée d’Alice Paul qui a introduit les tactiques militantes des suffragettes britanniques, comme le piquetage, les grèves de la faim, les sit-ins, etc. En raison de leur campagne active et de leurs tactiques militantes, les femmes ont conquis le droit de vote en Amérique en 1920. La lutte des femmes en Grande-Bretagne a commencé plus tard qu’en Amérique mais elle a pris un tour plus militant au début du 20ème siècle avec Emmeline Pankhurst, ses filles et ses défenseuses en adoptant des tactiques militantes pour attirer l’attention sur leurs revendications, faisant plusieurs fois face à des arrestations pour faire parler de leurs revendications. Elles ont formé les Women’s Social and Political Union (WPSU) en 1903 après avoir été déçues par le style de travail des organisations plus anciennes. Cette WSPU était le fer de lance de l’agitation pour le suffrage. Mais elles se sont compromises avec le gouvernement britannique lors de la Première Guerre mondiale qui a éclaté en 1914. Tant aux États-Unis qu’en Angleterre, les dirigeantes du mouvement étaient blanches et de classe moyenne et ont limité leurs revendications aux femmes de la classe moyenne. Ce sont les femmes socialistes et communistes qui ont rejeté le fait que la revendication pour le vote soit limitée à celles ayant des biens et ont élargi la revendication pour adopter le vote pour toutes les femmes, y compris les femmes de la classe ouvrière. Elles ont organisé des mobilisations de masse séparées pour la revendication du droit de vote pour les femmes. Le mouvement des femmes n’a pas continué pendant la période de la Dépression, de la montée du fascisme et de la guerre mondiale. Dans la période d’après la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique a connu un boom de son économie et la croissance de la classe moyenne. Dans les années de guerre, les femmes avaient pris toutes sortes d’emplois pour faire fonctionner l’économie, mais après cela, elles ont été encouragées à renoncer à leur emploi et à devenir de bonnes ménagères et mères.

Cette bulle de prospérité et de contentement dura jusqu’aux années 1960. L’agitation sociale avec le mouvement des droits civiques des Noirs a gagné du terrain et plus tard, le mouvement anti-guerre (contre la guerre du Vietnam) a émergé. Ce fut une période de grande agitation. La Révolution Culturelle qui avait commencé en Chine a aussi eu son impact. L’activité politique parmi les étudiants universitaires a augmenté et c’est dans cette atmosphère de crise sociale et politique que le mouvement des femmes a émergé à nouveau, cette fois d’abord parmi les étudiants universitaires et les professeurs.

Les femmes ont réalisé qu’elles étaient victimes de discrimination dans l’emploi, pour les salaires, et dans l’ensemble de la façon dont elles étaient traitées dans la société. L’idéologie consumériste a également été attaquée. Simone de Beauvoir a écrit Le Deuxième Sexe en 1949 mais son impact se ressent encore aujourd’hui. Betty Friedan a écrit La Femme Mystifiée en 1963. Le livre est devenu extrêmement populaire. Elle a lancé l’Organisation Nationale des Femmes en 1966 pour lutter contre les discriminations auxquelles les femmes sont confrontées et lutter en faveur de l’amendement d’égalité des droits.

Mais le mouvement autonome des femmes (mouvement féministe radical) a émergé au sein du mouvement étudiant qui avait des penchants gauchistes. Les étudiants Noirs dans le Conseil de Coordination des Etudiants Non-violents (SNCC) (qui a fait campagne pour les droits civiques pour les Noirs) ont rejeté les étudiants et étudiants blancs de la Convention de Chicago en 1968, au motif que seuls des Noirs pourraient lutter pour la libération Noire. De même, l’idée que la libération des femmes est une lutte des femmes a gagné du terrain.

Dans ce contexte, les femmes membres de Students for a Democratic Society (SDS) ont exigé que la libération des femmes fasse partie du conseil national dans leur convention de juin 1968. Mais elles ont été sifflées et le résultat du vote a été défavorable. Beaucoup de ces femmes sont sorties et ont formé le WRAP (Women’s Radical Action Project) à Chicago. Les femmes au sein de la New University Conference (NUC – un organisme national des étudiants, personnels et professeurs qui voulaient une Amérique socialiste) ont formé un Caucus de femmes. Marlene Dixon et Naomi Wisstein de Chicago l’ont dirigé. Shulamith Firestone et Pamela Allen ont commencé une activité similaire à New York et ont formé le New York Radical Women (NYRW). Toutes entre elles ont rejeté la vision libérale que des changements dans la loi et l’amendement sur l’égalité des droits permettraient de résoudre l’oppression des femmes et ont estimé que la structure entière de la société devait être transformée. C’est pour cela qu’elles se sont appelées radicales. Elles en sont venues à soutenir la position que les groupes et partis mixtes (hommes et femmes), comme le Parti Socialiste, le SDS, la Nouvelle Gauche, n’étaient pas en mesure de porter en avant la lutte pour la libération des femmes et qu’un mouvement des femmes, autonome des partis, était nécessaire.

La première action publique du NYRW fut la manifestation contre le concours de beauté Miss America qui a amené le mouvement des femmes naissant à une notoriété nationale. Un an plus tard, le NYWR s’est divisé en Redstockings et WITCH (Women’s Inernational Terrorist Conspiracy from Hell : La Conspiration Internationale Terroriste des Femmes de l’Enfer). Les Red Stockings ont publié leur manifeste en 1969 et dedans la position du féminisme radical est clairement présentée pour la première fois. «…nous identifions les agents de notre oppression comme les hommes, la suprématie masculine est la plus ancienne, la forme la plus fondamentale de la domination. Toutes les autres formes d’exploitation et d’oppression (le racisme, le capitalisme, l’impérialisme, etc.) sont des extensions de la suprématie masculine : les hommes dominent les femmes, quelques hommes dominent le reste…» Entre sœurs nous sommes puissantes et les questions personnelles sont politiques sont devenus leurs slogans qui ont gagné une grande popularité. Pendant ce temps, le SDS a publié sa prise de position sur la libération des femmes en décembre 1968. Elle a été débattue par les femmes à partir de différents points de vue. Kathy McAfee et Myrna Bois ont écrit Du Pain et des Roses pour signifier que la lutte ne peut pas être seulement contre l’exploitation économique du capitalisme (le pain), mais aussi contre l’oppression psychologique et sociale à laquelle les femmes sont confrontées (les roses).

Ces débats menés dans les diverses revues produites par les groupes de femmes qui ont émergé dans cette période ont été pris au sérieux et ont influencé le cours et les tendances au sein du mouvement des femmes, non seulement aux États-Unis, mais dans d’autres pays aussi. Les groupes ont pris principalement la forme de petits cercles pour élever la conscience. Il faut noter que tous ceux-ci suivaient soit les trotskystes ou le socialisme cubain au sein du mouvement de gauche. Ils se sont opposés à tous les types de structures hiérarchiques. De cette façon, les tendances féministe socialiste et féministe radicale au sein du mouvement des femmes ont émergé. Bien qu’elles eussent beaucoup de limites selon une perspective marxiste, elles ont soulevé des questions et dévoilé sur la place publique de nombreux aspects de l’oppression des femmes.

Dans les années 1960 et au début des années 70 aux États-Unis et en Europe de l’Ouest « différents groupes ont eu des visions différentes de la révolution. Il y avait des féministes, des Noirs, des anarchistes, des marxistes-léninistes et d’autres versions de la politique révolutionnaire, mais la conviction que la révolution d’une sorte ou d’une autre était au coin de la rue traversait ces divisions. » (Barbara Epstein)

Les féministes socialistes (marxistes) et radicales partageaient une vision de la révolution. Au cours de cette première période, les féministes furent aux prises avec la théorie marxiste et des concepts clés comme la production, la reproduction, la conscience de classe et le travail. Tant les féministes socialistes que les féministes radicales ont essayé de changer la théorie marxiste pour y intégrer la compréhension féministe de la position des femmes. Mais après 1975, il y a eu un changement. L’analyse systémique (du capitalisme, de l’ensemble de la structure sociale) a été remplacée ou refondée en tant que féminisme culturel.

Le féminisme culturel commence avec l’hypothèse que les hommes et les femmes sont fondamentalement différents. Il s’est concentré sur les caractéristiques culturelles de l’oppression patriarcale et il visait principalement à des réformes dans ce domaine. Contrairement au féminisme radical et socialiste, il rejette catégoriquement toute critique du capitalisme et comprend le patriarcat comme la racine de l’oppression des femmes et vire vers le séparatisme. À la fin des années 1970 et 1980, le féminisme lesbien a émergé comme un courant au sein du mouvement féministe. Dans le même temps, les femmes de couleur (les femmes Noires, les femmes du tiers monde dans les pays capitalistes avancés) ont soulevé des critiques sur le mouvement féministe en cours et ont commencé à exprimer leurs versions du féminisme. Des organisations parmi les femmes de la classe ouvrière pour l’égalité de traitement au travail, la garde d’enfants, etc. ont également commencé à grandir. Il était devenu évident que le mouvement féministe avait été limité aux blanches, à la classe moyenne, aux femmes instruites dans les pays capitalistes avancés et avait été principalement axé sur les questions liées à leurs préoccupations. Cela a donné naissance au féminisme global ou multiculturel.

Dans les pays du tiers-monde, des groupes de femmes sont aussi devenus actifs, mais toutes les questions ne sont pas nécessairement « purement » des questions relatives aux femmes. Les violences contre les femmes sont devenues une question majeure, surtout le viol, mais à côté, il y a eu des questions qui ont émergé de l’exploitation en raison du colonialisme et du néo-colonialisme, la pauvreté et l’exploitation par les propriétaires terriens, les problèmes des paysans, les déplacements, l’apartheid et de nombreux autres problèmes qui étaient importants dans leur propre pays. Au début des années 1990, le post-modernisme est devenu influent parmi les féministes.

La réaction de la droite conservatrice contre le féminisme a grandi dans les années 1980, en se concentrant sur l’opposition à la lutte féministe pour le droit à l’avortement. Ils ont également attaqué le féminisme comme détruisant la famille, soulignant l’importance du rôle des femmes dans la famille. Pourtant, la perspective féministe se répandit largement et d’innombrables groupes d’activistes, des projets sociaux et culturels à la base ont grandi et ont continué à être actifs. Les études sur les femmes se sont aussi largement répandues. Les questions de la santé et de l’environnement ont été au centre de l’attention de beaucoup de ces groupes. Beaucoup de dirigeantes féministes ont été absorbées dans des emplois universitaires. Dans le même temps, la plupart des grandes organisations sont devenues de grandes institutions, absorbées par l’ordre établi, fonctionnant avec un personnel et comme toute institution bureaucratique établie. L’activisme a décliné. Dans les années 1990, le mouvement féministe est plus connu par les activités de ces organisations et les écrits des féministes dans le domaine universitaire. « Le féminisme est devenu plus une idée qu’un mouvement, et une idée qui manque de la qualité visionnaire qu’elle a eu autrefois, » a écrit Barbara Epstein dans Monthly Review (mai 2001). Dans les années 1990, l’écart croissant entre la situation économique de la classe ouvrière et des minorités opprimées et les classes moyennes, l’inégalité continue entre les genres, l’augmentation de la violence sur les femmes, l’assaut de la mondialisation et son impact sur les peuples, en particulier les femmes dans le tiers monde a conduit à un regain d’intérêt pour le marxisme. Dans le même temps, la participation des femmes, en particulier des jeunes femmes, dans un éventail de mouvements politiques, comme en témoignent les mouvements anti-mondialisation et anti-guerre, a en outre aidé le processus de réveil.

Avec ce bref aperçu de l’évolution du mouvement des femmes en Occident, nous allons analyser les propositions des principaux courants théoriques au sein du mouvement féministe.

1. Le féminisme libéral

La pensée féministe libérale a connu une longue histoire aux 18ème et 19ème siècles avec des penseuses comme Mary Wollstonecraft (1759-1797), Harriet Taylor Mill (de 1807 à 1858), Elizabeth Cady Stanton (1815-1902) plaidant pour les droits des femmes sur la base de la compréhension philosophique libérale. Le mouvement pour l’égalité des droits pour les femmes, surtout la lutte pour le droit de vote a été principalement basée sur la pensée libérale. Les philosophes politiques libéraux antérieurs, comme John Locke, Jean-Jacques Rousseau qui avaient plaidé en faveur de la règle de la raison, de l’égalité de tous, n’incluent pas les femmes dans leur compréhension de ceux qui méritent l’égalité, en particulier l’égalité politique. Ils ont échoué à appliquer leur théorie libérale à la position des femmes dans la société.

Les valeurs du libéralisme, y compris la croyance fondamentale de l’importance et de l’autonomie de l’individu s’est développée au 17ème siècle. Il est apparu avec le développement du capitalisme en Europe en opposition aux valeurs patriarcales féodales fondées sur l’inégalité. C’était la philosophie de la bourgeoisie montante. Les valeurs féodales étaient fondées sur la conviction de la supériorité inhérente de l’élite – en particulier des monarques. Le reste était des sujets, des subordonnés. Elles défendaient la hiérarchie, avec des droits inégaux et le pouvoir. En opposition à ces valeurs féodales, la philosophie libérale avançait une croyance en l’égalité naturelle et la liberté des êtres humains. Elle préconisait une structure sociale et politique qui reconnaîtrait l’égalité de tous les individus et leur fournirait l’égalité des chances. Cette philosophie était rigoureusement rationnelle et laïque et la plus puissante et progressiste formulation de la période des Lumières. Elle était marquée par un individualisme intense. Pourtant, les célèbres philosophes libéraux du 18ème siècle comme Rousseau et Locke n’ont pas appliqué les mêmes principes à la famille patriarcale et à la position des femmes à l’intérieur de celle-ci. Ce fut le « préjugé patriarcal résiduel du libéralisme qui s’applique uniquement aux hommes sur le marché » (Zillah Eisenstein).

Mary Wollstonecraft appartenait à la section radicale de l’aristocratie intellectuelle en Angleterre qui a soutenu les Révolutions française et américaine. Elle a écrit Une défense des droits des femmes en 1791 en réponse à l’interprétation conservatrice d’Edmund Burke de la signification de la Révolution française. Dans le livret, elle a argumenté contre les notions patriarcales féodales sur la dépendance naturelle des femmes aux hommes, que les femmes auraient été créées pour plaire aux hommes, qu’elles ne pouvaient pas être indépendantes. Wollstonecraft écrivit avant la montée du mouvement des femmes et ses arguments sont basés sur la logique et la rationalité. Les principes de base des Lumières sont sous-jacents à l’analyse de Wollstonecraft : la croyance en la capacité humaine à raisonner et dans les concepts de liberté et d’égalité qui ont précédé et accompagné les Révolutions américaine et française. Elle a reconnu la raison comme seule autorité et a fait valoir, qu’à moins que les femmes soient encouragées à développer leur potentiel rationnel et à se fier à leur propre jugement, les progrès de toute l’humanité seraient retardés. Elle a argumenté principalement pour que les femmes obtiennent la même éducation que les hommes, afin qu’elles puissent également être imprégnées par les qualités de la pensée rationnelle et soient assurées d’avoir les opportunités de gagner et mener une vie indépendante. Elle a vivement critiqué les idées de Rousseau sur l’éducation des femmes. Selon elle, les arguments de Rousseau, selon lesquels l’éducation des femmes devait être différente de celle des hommes ont contribué à faire des femmes avec des caractères artificiellement plus faibles. La logique de Rousseau était que les femmes doivent être éduquées de manière à leur faire comprendre que l’obéissance est la plus haute vertu.

Ses arguments reflètent les limites de classe de sa pensée. Tandis qu’elle écrit que les femmes des « classes communes » affichent plus de vertu parce qu’elles travaillent et sont dans une certaine mesure indépendantes, elle a également estimé que « les femmes les plus respectables sont les plus opprimées ». Son livre fut influent, même en Amérique à cette époque.

Harriet Taylor, qui faisait également partie de cercles intellectuels bourgeois de Londres et épouse du philosophe utilitariste bien connu James Stuart Mill, a écrit Sur l’émancipation des femmes en 1851 pour soutenir le mouvement des femmes au moment où il est apparu aux États-Unis. En donnant des arguments libéraux rigoureux contre les adversaires des droits des femmes et en faveur de l’égalité des droits, elle écrit : « Nous refusons le droit de toute partie de l’espèce à décider pour une autre partie, ou tout individu pour un autre, ce qui est et ce qui n’est pas « leur propre sphère ». La propre sphère pour tous les êtres humains est ce qu’ils sont capables d’atteindre de plus haut et de plus large… » Elle écrit « Le monde est très jeune, et a juste commencé à chasser l’injustice. C’est seulement maintenant qu’on se débarrasse de l’esclavage des Noirs. Pouvons-nous demander pourquoi il n’en a pas encore été fait autant pour les femmes ?»

En fait, la base libérale du mouvement des femmes comme il est apparu au milieu du 19ème siècle aux États-Unis est clair dans la Déclaration de Seneca Falls (1848). La déclaration à cette première convention nationale commençait ainsi : « Nous tenons ces vérités comme des évidences : que tous les hommes et les femmes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi lesquels il y a la vie, la liberté et la poursuite du bonheur… »

À la fin des années 1960, dans la phase suivante du mouvement des femmes, Betty Friedan, Bella Abzzug, Pat Schroeder furent parmi les principales promotrices d’idées libérales. Friedan a fondé l’organisation National Organisation of Women (NOW, l’Organisation Nationale des Femmes) en 1966. Les féministes libérales ont émergé parmi celles qui travaillaient dans les groupes de défense des droits des femmes, des organismes gouvernementaux, des commissions, etc. Leur préoccupation initiale était d’obtenir des amendements aux lois qui niaient l’égalité pour les femmes dans le domaine de l’éducation, de l’emploi, etc. Elles ont également fait campagne contre les conventions sociales qui limitaient les opportunités des femmes sur la base du genre. Mais dès lors que ces obstacles juridiques et éducatifs ont commencé à tomber, il est devenu clair que la stratégie libérale de changer les lois dans le système existant ne suffirait pas à amener aux femmes la justice et la liberté. Elles ont déplacé leur attention vers la lutte pour l’égalité des conditions plutôt que simplement l’égalité des chances.

Cela signifiait la revendication que l’Etat joue un rôle plus actif dans la création des conditions dans lesquelles les femmes peuvent effectivement concrétiser des opportunités. Les revendications pour des gardes d’enfants, la protection, la santé, l’allocation chômage, des régimes spéciaux pour les mères célibataires, etc. ont été portées par les féministes libérales. La lutte pour l’Equal Rights Amendment (ERA) a également été conduite par cette section parmi les féministes. Le travail de la partie libérale parmi les féministes s’est fait à travers des organisations de niveau national et il a donc été remarqué par les médias. Une partie parmi les féministes libérales comme Zillah Eisenstein plaide que le libéralisme a un potentiel en tant qu’idéologie libératrice parce que les travailleuses peuvent à travers leurs expériences de vie voir la contradiction entre la démocratie libérale comme idéologie et le patriarcat capitaliste qui leur refuse l’égalité promise par l’idéologie. Mais le libéralisme n’était pas la tendance influente au sein du mouvement dans cette phase.

Critique

Le libéralisme comme philosophie a émergé au sein de la société occidentale féodale alors que la bourgeoisie avait du mal à arriver au pouvoir. Par conséquent, il a compris une attaque contre les valeurs féodales de la vérité divinement ordonnée et la hiérarchie (l’inégalité sociale). Il se levait pour la raison et l’égalité des droits pour tous les individus. Mais cette philosophie est basée sur l’individualisme extrême plutôt que sur l’effort collectif. Par conséquent, celle-ci met en avant une approche telle que si l’égalité juridique, formelle est donnée à tous, alors c’est ensuite aux individus de tirer profit des possibilités offertes et de réussir dans la vie. La question des différences de classe et de l’effet des différences de classe sur les possibilités offertes aux personnes n’est pas prise en considération. Initialement le libéralisme a joué un rôle progressiste en brisant les institutions sociales et politiques féodales. Mais au 19ème siècle, après la croissance de la classe ouvrière et de ses mouvements, les limites de la pensée libérale sont passées au premier plan. La bourgeoisie qui était arrivée au pouvoir n’a pas étendu les droits qu’elle professait aux pauvres et autres opprimés (comme les femmes, ou les Noirs aux États-Unis). Ils ont dû lutter pour leurs droits. Le mouvement des femmes et le mouvement Noir dans cette phase ont pu revendiquer leurs droits en utilisant les arguments des libéraux. Les femmes des classes bourgeoises étaient à la pointe de ce mouvement et elles n’ont pas développé la question des droits de la classe ouvrière, y compris des ouvrières.

Mais lorsque les idéologies de la classe ouvrière ont émergé, diverses tendances du socialisme ont trouvé un soutien parmi les parties actives de la classe ouvrière. Elles ont commencé à remettre en question le système socio-économique et politique bourgeois lui-même et les limites de l’idéologie libérale qui met l’accent sur l’égalité formelle et la liberté individuelle. Dans cette phase, le libéralisme a perdu son rôle progressiste et nous voyons que les principales organisations de femmes combattant pour le suffrage aux Etats-Unis et en Angleterre avaient un but très étroit et étaient devenues pro-impérialistes et anti-ouvrières. Dans la phase actuelle, les féministes libérales ont dû aller au-delà des limites étroites de l’égalité formelle pour faire campagne pour des droits collectifs positifs comme des mesures de protection pour les mères célibataires, les prisonnières, etc. et exiger un Etat providence.

Le libéralisme a les faiblesses suivantes :

1. Il met l’accent sur les droits individuels plutôt que les droits collectifs

2. Il est anhistorique. Il n’a pas une compréhension globale du rôle des femmes dans l’histoire ni n’a d’analyse de la subordination (asservissement) des femmes.

3. Il tend à être mécanique dans son soutien à l’égalité formelle sans une compréhension concrète de la condition des différentes parties/classes des femmes et de leurs problèmes spécifiques. Par conséquent, il a été en mesure d’exprimer les revendications des classes moyennes (les femmes blanches de classe moyenne aux États-Unis et de la classe supérieure, les femmes des castes supérieures en Inde), mais pas celles des femmes de divers groupes ethniques opprimés, des castes et des classes travailleuses.

4. Il est limité à des changements dans la loi, dans les opportunités d’éducation et d’emploi, des mesures de protection sociale, etc., et ne remet pas en question les structures économiques et politiques de la société qui donnent lieu à la discrimination patriarcale. Par conséquent, il est réformiste dans son orientation, à la fois en théorie et en pratique.

5. Il estime que l’Etat est neutre et peut être amené à intervenir en faveur des femmes, alors qu’en fait l’Etat bourgeois dans les pays capitalistes et l’Etat indien semi-colonial et semi-féodal sont patriarcaux et ne soutiendront pas la lutte des femmes pour l’émancipation. L’État défend les intérêts des classes dirigeantes qui bénéficient de la subordination et du statut dévalorisé des femmes.

6. Comme il se concentre sur les changements dans la loi, et les projets d’Etat pour les femmes, il a mis en avant le lobbying et la pétition en tant que moyen d’obtention de ses revendications. La tendance libérale a le plus souvent limité son activité à des réunions et des conventions et à la diffusion de pétitions demandant des changements. Il a rarement mobilisé la force de la masse des femmes et est en fait effrayé de la mobilisation militante des femmes pauvres en grand nombre.

2. Le féminisme radical

Dans le féminisme bourgeois, dans la première phase du mouvement des femmes au 19ème siècle et au début du 20ème siècle, le libéralisme était l’idéologie dominante ; dans la phase contemporaine du mouvement des femmes, le féminisme radical a eu un fort impact et à bien des égards, bien que diffus, de nombreuses idées et positions peuvent être attribuées à l’argumentation féministe radicale. Contrairement à l’approche pragmatique adoptée par le féminisme libéral, le féminisme radical vise à remodeler la société et restructurer ses institutions, considérées comme fondamentalement patriarcales. En fournissant la théorie de base du féminisme moderne, les radicales ont fait valoir que le rôle subalterne des femmes dans la société était trop étroitement tissé dans le tissu social pour pouvoir être défait sans une refonte révolutionnaire de la société elle-même. Elles se sont efforcées de supplanter les relations de pouvoir hiérarchiques et traditionnelles, qu’elles considéraient comme un parti pris masculin, avec des approches non-hiérarchiques et anti-autoritaires de la politique et de l’organisation.

Dans la deuxième phase du féminisme, aux États-Unis, les féministes radicales ont émergé depuis les mouvements sociaux des années 1960 – le mouvement des droits civiques, le mouvement de la Nouvelle Gauche et la contre la guerre du Vietnam/ le mouvement pour la paix. C’étaient des femmes qui étaient insatisfaites de la place accordée aux femmes dans ces mouvements et de la façon dont la Nouvelle Gauche a abordé la question des femmes dans ses écrits théoriques et populaires. Dans le même temps aucune d’entre-elles ne voulait préserver le système existant. Ainsi, dans sa phase initiale, les écrits étaient, en débat avec le marxisme, une tentative de modifier ou de réécrire le marxisme. Plus tard, lorsque le mouvement féministe radical est devenu fort, le marxisme a été mis de côté et l’ensemble a mis l’accent sur une analyse du système de sexe / genre et du patriarcat dissocié du système d’exploitation capitaliste. Dans cette phase contemporaine du féminisme, l’attention a été axée sur les origines de l’oppression des femmes et de nombreux ouvrages théoriques ont été écrit en essayant d’analyser les formes de l’oppression des femmes et de retracer les origines de cette oppression. Pourtant, une chose qui doit être gardée à l’esprit est que dans tous leurs écrits, elles ont gardé seulement leur propre société à l’esprit.

Ainsi toutes leurs critiques, descriptions et analyses s’occupent des sociétés capitalistes avancées, en particulier les Etats-Unis. En 1970, Kate Millett a publié le livre Sexual Politics dans lequel elle a contesté la notion formelle de la politique et a présenté une vision plus large des relations de pouvoir, y compris la relation entre les hommes et les femmes dans la société. Kate Millett a vu les relations entre les hommes et les femmes en tant que relation de pouvoir ; la domination des hommes sur les femmes est une forme de pouvoir dans la société. Par conséquent, elle a intitulé son livre « sexual politics ». Ici, elle a fait l’affirmation que le personnel est politique, c’est devenu un slogan populaire du mouvement féministe. Par le personnel est politique ce qu’elle voulait dire était que le mécontentement que les femmes individuellement ressentent dans leurs vies n’est pas dû à des défaillances individuelles, mais vient du système social, qui a maintenu les femmes dans la subordination et les opprime de tant de manières. Leurs sentiments personnels sont donc politiques.

En fait, elle a renversé la compréhension historique matérialiste en affirmant que la relation homme femme est un cadre pour toutes les relations de pouvoir dans la société. Selon elle, cette « caste sociale » (hommes dominants et femmes subordonnées) prime sur toutes les autres formes d’inégalités, qu’elles soient raciales, politiques ou économiques. Elle est la situation humaine première. Ces autres systèmes d’oppression continueront parce qu’ils tirent à la fois la légitimité logique et émotionnelle de l’oppression dans cette situation première. Selon elle, le patriarcat est le contrôle des hommes sur le monde privé et public. Selon elle pour éliminer le patriarcat, les hommes et les femmes doivent éliminer les genres, c’est-à-dire le statut sexuel, le rôle et le tempérament, car ils ont été construits sous le patriarcat. L’idéologie patriarcale exagère les différences biologiques entre les hommes et les femmes et subordonnent les femmes. Millett a préconisé une nouvelle société, qui ne serait pas basée sur le système de sexe / genre et dans laquelle les hommes et les femmes seraient égaux. Dans le même temps, elle a fait valoir que nous devons procéder lentement, en éliminant les traits indésirables comme l’obéissance (chez les femmes) et l’arrogance (chez les hommes). Le livre de Kate Millett a été très influent pendant une longue période. Il est encore considéré comme un classique pour le pensée féministe radicale moderne. Une autre écrivaine influente était Shulamith Firestone, qui a fait valoir dans son livre La Dialectique du sexe (1970) que les origines de la subordination des femmes et de la domination de l’homme réside dans le rôle de reproduction des hommes et des femmes. Dans ce livre, elle réécrit Marx et Engels.

Alors que Engels avait écrit sur le matérialisme historique ce qui suit : « ce point de vue du cours de l’histoire qui cherche la cause ultime et un grand pouvoir de déplacement de tous les événements historiques dans le développement économique de la société, dans les changements des modes de production et d’échange, dans la division conséquente de la société en classes distinctes, et dans les luttes de ces classes une contre l’autre. »

Firestone a réécrit cela comme ce qui suit : « Le matérialisme historique est ce point de vue du cours de l’histoire qui cherche la cause ultime et la grande force motrice de tous les événements historiques dans la dialectique du sexe : la division de la société en deux classes nettement biologiques pour la reproduction procréative, et les luttes de ces classes l’une avec l’autre ; les changements dans le mode de mariage, de reproduction et de garde d’enfant créés par ces luttes ; dans le développement connexe d’autres classes physiquement différenciées (castes) ; et dans la première division du travail fondée sur le sexe qui s’est développée dans le système de classe (économique – culturelle). »

Firestone s’est axée sur la reproduction à la place de la production comme la force motrice de l’histoire. En outre, au lieu d’identifier les causes sociales de la condition des femmes, elle a souligné des raisons biologiques pour sa condition et en a fait la force motrice de l’histoire. Elle a estimé que le fait biologique que les femmes portent les enfants est la base matérielle pour la soumission des femmes dans la société et cela nécessite une révolution biologique et sociale pour réaliser la libération humaine. Elle était aussi d’avis que la différence de sexe / genre doit être éliminée et les êtres humains devraient être androgynes. Mais elle est allée plus loin que Kate Millett dans la solution, elle a préconisé de mettre fin à l’oppression des femmes. Elle était d’avis qu’à moins que les femmes abandonnent leur rôle reproductif et n’aient plus d’enfants et que la base de la famille existante soit modifiée, il est impossible de libérer totalement les femmes.

Ainsi, selon elle, à moins que la reproduction naturelle soit remplacée par la reproduction artificielle et la famille biologique traditionnelle remplacée par la famille intentionnelle, la division biologique entre les sexes ne peut être éliminée. La famille biologique est la famille dont les membres sont génétiquement reliés (parents et enfants), tandis que la famille intentionnelle selon elle signifie une famille choisie par l’amitié ou la commodité. Elle croit que si ce changement se produit, les différents complexes de la personnalité qui se développent dans la société actuelle n’existeront plus. D’autres ont écrit sur la façon dont historiquement le premier conflit social était entre les hommes et les femmes. L’homme le chasseur était enclin à la violence et il a subjugué les femmes par le viol. (Susan Brownmiller)

Ces écrits ont donné le ton pour le mouvement des femmes, sa section la plus radicale, qui ne se contentait pas des efforts des féministes libérales pour modifier les lois et de leurs campagnes menées sur ces questions. Elles ont donné l’impulsion pour étudier en profondeur le rôle reproductif traditionnel attribué aux femmes comme allant de soi jusqu’à présent ; les différences entre les sexes / genres ; et pour remettre en question la structure même de la société comme étant patriarcale, hiérarchique et oppressante. Elles ont appelé à une transformation totale de la société. Ainsi les féministes radicales se perçoivent comme révolutionnaires plutôt que comme réformistes. Leur position fondamentale est que le système sexe / genre est la cause de l’oppression des femmes. Elles considèrent la relation homme femme de manière isolée du reste du système social, comme une contradiction fondamentale. En conséquence, l’orientation et la direction unique de leurs analyses et actions se nourrit principalement de cette contradiction et cela les a emmenées vers le séparatisme. Puisqu’elles se sont concentrées sur le rôle des femmes en matière de reproduction, elles font des relations sexuelles, des relations familiales, les cibles centrales de leur attaque pour transformer la société.

Le système de sexe-genre et le patriarcat

Le point central dans la compréhension féministe radicale est le système sexe / genre. Selon une définition populaire donnée par Gayle Rubin, le système sexe / genre est un « ensemble de dispositions par lesquelles une société transforme la sexualité biologique en produits de l’activité humaine ». Cela signifie que la société patriarcale utilise certains faits de la physiologie masculine et féminine (le sexe) comme base pour la construction d’un ensemble d’identités masculines et féminines et un comportement (le genre) qui sert à donner du pouvoir aux hommes et à enlever du pouvoir aux femmes, cela induit comment un homme devrait être et comment une femme devrait être. Cela est, selon elles, la base idéologique de la subordination des femmes. La société est en quelque sorte convaincue que ces traits de comportement culturellement déterminés sont « naturels ». Ainsi elles disent donc que le comportement « normal » dépend de la capacité de chacun à afficher les identités de genre et les comportements que la société lie avec le sexe biologique de chacun.

Initialement, les féministes radicales, par exemple, le groupe de Boston ou le groupe Radical New York, ont soutenu les visions de Kate Millet et Firestone et se sont concentrées sur la façon dont le concept de féminité et les rôles sexuels et reproductifs et les responsabilités (l’éducation des enfants, etc.) servent à limiter le développement des femmes en tant que personnes à part entière. Donc, elles ont préconisé l’androgynie. L’androgynie signifie être à la fois homme et femme, avoir à la fois les traits masculins et féminins, de sorte que les rôles de sexe définis rigidement ne tiennent plus. Cela signifie que les femmes devraient adopter certains traits masculins (et les hommes d’adopter des traits féminins.). Mais plus tard, à la fin des années 70, une partie des féministes radicales pensait que cela signifiait que les femmes devaient apprendre certaines des pires caractéristiques de la masculinité et a rejeté l’objectif de l’androgynie. Au lieu de cela, elles ont proposé l’idée que les femmes devaient affirmer leur « féminité ». Les femmes devraient essayer d’être encore plus comme des femmes, à savoir l’accent sur les vertus des femmes telles que l’interdépendance, la communauté, la connexion, le partage, l’émotion, le corps, l’absence de hiérarchie, la nature, l’immanence, la méthode, la joie, la paix et la vie. À partir d’ici la totalité de leur objectif est devenu séparatiste, les femmes ne devaient se soucier que des femmes, elles devaient construire une culture et des institutions de femmes.

Avec cela, même leur compréhension de la sexualité a changé et elles ont cru que les femmes devaient devenir lesbiennes et elles soutenu les relations lesbiennes monogames comme le meilleur pour les femmes. Politiquement, elles sont devenues pacifistes. La violence et l’agression sont des traits masculins selon elles, qui devraient être rejetés. Elles disent que les femmes sont naturellement éprises de paix et donnent la vie. En construisant des institutions alternatives, elles croyaient qu’elles apportaient un changement révolutionnaire. Elles ont commencé à construire des clubs de femmes, à faire des films de femmes et d’autres formes de culture séparée des femmes. Dans leur compréhension, la transformation révolutionnaire de la société aura lieu progressivement. Ce courant est appelé la tendance féministe culturelle, parce qu’elles sont complètement concentrées sur la culture de la société. Elles ne font pas le lien entre la culture et la structure politico-économique de la société. Mais cela est devenu la principale tendance du féminisme radical et est étroitement liée à l’éco-féminisme, et aussi au post-modernisme. Parmi les féministes culturelles célèbres, il y a Marilyn French et Mary Daly.

Sexualité : l’hétérosexualité et le lesbianisme

Du fait que les relations homme-femme constituent la contradiction fondamentale pour les féministes radicales, elles ont accordé beaucoup d’attention aux relations sexuelles entre hommes et femmes. La sexualité est devenue l’arène où la plupart des discussions et des débats du féminisme radical se sont concentrés. La position des églises chrétiennes en occident sur diverses questions, y compris le sexe et l’avortement a été extrêmement conservatrice. Cela d’autant plus dans des pays comme les Etats-Unis, la France et l’Italie. La morale chrétienne a défendu le sexe seulement après le mariage et s’est opposée à l’avortement. Les théoriciennes féministes radicales se sont confrontées à ces questions de manière frontale. En même temps, elles ont également exposé comment, dans une société patriarcale lors des relations sexuelles (même au sein du mariage), les femmes ressentent souvent le sentiment d’être dominées.

C’est dans ce contexte que les questions de répression sexuelle, d’hétérosexualité obligatoire et d’homosexualité ou de choix sexuels sont devenues des sujets de discussion et de débat. Les féministes radicales estiment que dans une société patriarcale, la domination masculine prévaut même dans les relations et pratiques sexuelles. Cela a été nommé répression par la première tendance et l’idéologie de l’objectivation sexuelle par les féministes culturelles. Selon elles, dans la société, le sexe est considéré comme mauvais, dangereux et négatif. Le seul sexe autorisé et considéré comme acceptable est la pratique hétérosexuelle du mariage. (L’hétérosexualité signifie les relations sexuelles entre personnes de sexes différents, c’est à dire entre les hommes et les femmes). Il y a une pression de la société patriarcale pour être hétérosexuel et les minorités sexuelles, c’est-à-dire les lesbiennes, les travestis, les transsexuels, etc sont considérées comme intolérables. Le plaisir sexuel, une force naturelle puissante, est contrôlé par la société patriarcale en séparant la soi-disant bonne pratique saine, normale, d’une mauvaise pratique sexuelle, malsaine et illégitime.

Mais les deux courants ont une compréhension très différente de la sexualité qui affecte également les revendications qu’ils avancent, et les solutions qu’ils proposent. Selon la tendance féministe radicale, la répression sexuelle est l’un des moyens les plus grossiers et les plus irrationnels qu’utilisent les forces de la civilisation pour contrôler le comportement humain. La tolérance est dans les meilleurs intérêts des femmes et des hommes. Au contraire, les féministes culturelles considèrent que les relations sexuelles hétérosexuelles sont caractérisées par une idéologie d’objectivation dans laquelle les hommes sont maîtres / sujets et les femmes sont des esclaves / objets. « L’hétéro-sexualisme a certaines similitudes avec le colonialisme notamment son maintien par la force quand le paternalisme est rejeté et dans la représentation de la domination comme naturelle et dans la déqualification des femmes. » (Sarah Lucia Hoagland)

C’est une forme de violence sexuelle masculine contre les femmes. Ainsi les féministes devraient s’opposer à toute pratique sexuelle qui normalise la violence sexuelle masculine. Selon elles les femmes doivent reprendre le contrôle de leur sexualité en développant une préoccupation vers leurs propres priorités sexuelles qui diffèrent des priorités des hommes. Les femmes, disent-elles, désirent plus l’intimité et de l’attention plutôt que la performance. Par conséquent, elles ont préconisé que les femmes devaient rejeter les relations hétérosexuelles avec les hommes et devenir lesbiennes.

D’autre part, les radicales comme Gayle Rubin croyaient que les femmes devaient chercher leur plaisir, pas des règles. Pour les féministes culturelles, l’hétérosexualité est basée sur la domination masculine et la subordination des femmes et il ouvre la voie à la pornographie, la prostitution, le harcèlement sexuel et la maltraitance des femmes. Par conséquent, elles ont préconisé que les femmes devaient renoncer aux relations hétérosexuelles et tendre vers les relations lesbiennes dans lesquelles il y a une implication émotionnelle.

Les féministes culturelles ont souligné la nécessité de développer la « féminité », essence des femmes. En occident, dans les années 80, le lesbianisme a augmenté fortement au sein du mouvement des femmes mais il a reculé quelques années plus tard. La solution proposée par les féministes culturelles pour mettre fin à la subordination des femmes est la rupture de la relation sexuelle entre les hommes et les femmes, avec les femmes qui formeraient elles-mêmes une catégorie distincte. La première tendance prône des relations sexuelles libres, dissociées de toute implication émotionnelle que ce soit avec les hommes ou les femmes.

En fait, les solutions dont elles font la promotion font d’une relation humaine intime une relation de base impersonnelle de type marchande. De là, il n’y a qu’un pas vers le soutien à la pornographie et à la prostitution. Alors que les féministes culturelles sont fortement opposées à la pornographie, les radicales ne sont pas d’accord avec le fait de dire que la pornographie a eu une incidence défavorable sur la façon dont les hommes voient les femmes. Au contraire, elles croient que la pornographie peut être utilisée pour surmonter la répression sexuelle. Même sur les questions des technologies de reproduction, les deux parties différaient. Tandis que les radicales soutenaient les technologies de reproduction, les féministes culturelles y étaient opposés. Les féministes culturelles étaient d’avis que les femmes ne devaient pas renoncer à la maternité puisque c’est le seul pouvoir qu’elles ont. Elles ont joué un rôle actif dans les débats éthiques soulevés sur les technologies de reproduction, comme les droits des mères porteuses ou biologiques.

Critique

D’après le résumé donné ci-dessus, il est clair que les féministes radicales ont pour ainsi dire compris le marxisme à l’envers. Bien que nous allons traiter des arguments de Firestone dans la section sur les féministes socialistes, certains points doivent cependant être mentionnés. Dans leur compréhension des conditions matérielles, elles ont pris la condition physique de reproduction et le rôle biologique des femmes comme le point central de leur analyse et ont conclu que c’était la raison principale de l’oppression des femmes. Marx avait écrit que la production et la reproduction de la vie sont les deux conditions de base de l’existence humaine. La reproduction signifie à la fois la reproduction de la personne jour après jour et la reproduction de l’espèce humaine. Mais en fait, la reproduction des espèces est quelque chose que l’espèce humaine partage avec le règne animal. Cela ne peut pas être la base de l’oppression des femmes. Lors des milliers d’années que les gens ont vécues dans la première étape de l’existence humaine, les femmes n’étaient pas subordonnées aux hommes. En réalité, leur rôle dans la reproduction était célébré et on lui accordait de l’importance parce que la survie de l’espèce et du groupe dépendait de la reproduction. L’importance accordée à la fertilité et aux rituels de fertilité qui ont survécus dans la plupart des sociétés tribales sont un témoignage de ce fait.

Le marxisme estime que certaines conditions matérielles ont dû survenir, en raison desquelles la position des femmes a changé, puis a conduit à leur subordination. Le changement significatif des conditions matérielles est venu avec la génération d’un surplus de production considérable. Comment distribuer ce surplus est la question qui a fait surgir les classes, le surplus étant approprié par un petit nombre de personnes importantes dans la communauté. Son rôle dans la reproduction, qui était la raison de son statut auparavant plus élevé, est devenu la raison de son esclavage. Le clan ou la grande famille auquel les enfants qu’elle élevait appartenaient est devenu important et c’est alors que des restrictions sont apparues ainsi que l’émergence de la famille patriarcale où la femme a été subordonnée et son rôle principal dans la société limité à l’engendrement des enfants pour la famille.

Les féministes radicales ont traité du développement historique et des faits historiques superficiellement et ont imposé leur propre compréhension comme quoi la contradiction homme-femme était la contradiction principale qui a déterminé le cours de l’histoire actuelle. Sur ce point fondamental, l’analyse féministe radicale abandonne complètement l’histoire, ignorant la structure politico-économique et se concentrant uniquement sur les aspects sociaux et culturels de la société capitaliste avancée en projetant la situation de celle-ci comme étant celle de la condition humaine universelle. Ceci est une autre grande faiblesse dans leur analyse et approche. Puisqu’elles ont pris la relation homme-femme (relation sexe/genre) comme contradiction centrale dans la société, toutes leurs analyses partent de là et font des hommes les principaux ennemis des femmes. Comme elles n’ont pas de stratégie concrète pour renverser cette société, elles consacrent toute leur analyse à faire des critiques sur les aspects superstructurels – la culture, la langue, les concepts, l’éthique sans se soucier du capitalisme et du rôle du capitalisme dans le maintien de cette relation sexe/genre et donc de la nécessité d’inclure le renversement du capitalisme dans leur stratégie pour la libération des femmes.

Tout en faisant de très fortes critiques de la structure patriarcale, les solutions qu’elles proposent sont en fait réformistes. Leurs solutions sont axées sur l’évolution des rôles, des traits, des attitudes, des valeurs morales et de la création d’une culture alternative. Pratiquement, cela signifie que les gens peuvent dans une certaine mesure abandonner certaines valeurs, que les hommes peuvent renoncer à des traits agressifs en les reconnaissant comme patriarcaux, les femmes peuvent essayer d’être plus audacieuses et moins dépendantes, mais quand toute la structure de la société est patriarcale, la question de savoir dans quelle mesure ces changements peuvent arriver sans renversement du système capitaliste tout entier est une question qu’elles ne traitent pas du tout. Donc, cela finit par se transformer en petits groupes qui tentent de changer leur mode de vie, leurs relations interpersonnelles, l’accent est mis sur les relations interpersonnelles plutôt que sur l’ensemble du système. Bien qu’elles aient commencé par analyser l’ensemble du système et de vouloir le changer, leur ligne d’analyse les a poussées vers des solutions réformistes. La libération des femmes n’est pas possible de cette manière. La faute en incombe à leur analyse de base elle-même.

Les féministes culturelles vont plus loin en insistant sur les différences essentielles entre les hommes et les femmes et en prétendant que les traits et les valeurs (non féminins) du sexe féminin sont ceux souhaitables. Cet argument donne à la base biologique des différences hommes femmes plus d’importance qu’à l’éducation sociale. Ceci est en fait un argument contre-productif parce que les forces conservatrices de la société ont toujours utilisé ces arguments (appelés déterminisme biologique) pour justifier la domination sur une partie de la population. Les esclaves étaient des esclaves parce qu’ils avaient ces traits et qu’ils avaient besoin d’être gouvernés, qu’ils ne pouvaient pas prendre soin d’eux-mêmes. Les femmes sont les femmes et les hommes sont les hommes et ils sont fondamentalement différents, de sorte que les rôles sociaux pour les femmes et les hommes sont également différents. Ceci est l’argument donné par les forces conservatrices réactionnaires qui sont opposées à la libération des femmes.

De ce fait, l’argument de base qu’elles mettent en avant a des implications dangereuses, peut et se retournera contre la lutte des femmes en faveur du changement. La masculinité et la féminité sont des constructions d’une société patriarcale et nous devons lutter pour changer ces constructions rigides. Mais c’est lié à la chute de l’ensemble de la société d’exploitation. Dans une société où la domination patriarcale cessera d’exister, il nous est impossible de dire comment les hommes et les femmes seront et quels genres de traits ils adopteront. Les traits que les êtres humains adopteront ensuite seront en accord avec le type de société qui existera, car il ne peut y avoir de personnalité humaine en dehors d’un cadre social. La recherche de cette féminité est équivalente à une course après un mirage et revient à se mentir à soi-même.

En faisant de l’hétéro-sexualisme un point central dans leur critique du système actuel, elles ont encouragé le séparatisme lesbien et ont donc mené le mouvement des femmes vers une impasse. Outre la formation de petites communautés lesbiennes et la construction d’une culture alternative, elles ne pouvaient pas et n’ont pas été en mesure d’avancer d’un pas pour libérer la masse des femmes de l’exploitation et de l’oppression qu’elles subissent. Il est irréel et artificiel de penser que les femmes peuvent avoir une existence complètement séparée de l’homme. Elles ont complètement renoncé à l’objectif de construire une meilleure société humaine. Cette stratégie ne parle pas à la grande masse des femmes.

Objectivement, c’est devenu une diversion de la construction d’un vaste mouvement pour la libération des femmes. La tendance radicale, en soutenant la pornographie et en invoquant l’argument abstrait du libre choix, a pris un virage réactionnaire fournissant une justification et un soutien à l’industrie du tourisme sexuel promue par les impérialistes qui soumet des centaines de milliers de femmes des communautés ethniques opprimées et des pays du tiers monde à l’exploitation sexuelle et aux souffrances indicibles. Tout en critiquant les mœurs sexuelles hypocrites et répressives de la bourgeoisie réactionnaire et de l’Eglise, la tendance radicale a favorisé une alternative qui n’a fait qu’aliéner les êtres humains les uns des autres en avilissant la plus intime des relations humaines. En séparant le sexe de l’intimité et de l’amour, les relations humaines deviennent mécaniques et inhumaines.

En outre, leurs arguments sont complètement déconnectés des circonstances réelles de la vie des femmes et de leurs expériences amères. Maria Mies a fait une critique de l’ensemble de cette tendance qui résume la faiblesse de l’approche : « La croyance dans l’éducation, dans l’action culturelle, ou même dans une révolution dans la culture comme agents de changement est une croyance typique de la classe moyenne urbaine. En ce qui concerne la question des femmes, elle

est basée sur l’hypothèse que l’oppression de la femme n’a rien à voir avec les relations de productions de biens classiques.

Cette hypothèse est plus répandue parmi les féministes occidentales, notamment américaines, qui généralement ne parlent pas du capitalisme. Pour beaucoup de féministes occidentales, l’oppression des femmes est enracinée dans la culture de la civilisation patriarcale. Pour elles, donc, le féminisme est en grande partie un mouvement culturel, une nouvelle idéologie, ou une nouvelle conscience. » (1986)

Ce féminisme culturel domine le féminisme occidental et a ainsi influencé la pensée féministe dans les pays du tiers monde. Il s’allie ainsi facilement avec la tendance post-moderniste et a dévié toute l’orientation du mouvement des femmes d’une lutte pour changer les conditions matérielles de la vie des femmes vers une analyse des « représentations » et des symboles. Elles se sont opposées à l’idée que les femmes deviennent une force militante parce qu’elles mettent l’accent sur la nature non violente des femmes. Elles ne tiennent pas compte du rôle que les femmes ont joué dans les guerres contre la tyrannie à travers l’histoire. Les femmes ont eu et doivent continuer à jouer un rôle actif dans les guerres justes destinées à mettre fin à l’oppression et l’exploitation. Ainsi, elles seront des participantes actives dans la lutte pour le changement.

En résumé, nous pouvons voir que la tendance féministe radicale a mené le mouvement des femmes vers une impasse en prônant le séparatisme pour les femmes.

Les principales faiblesses de la théorie et de l’approche sont :

1. Prendre une position philosophique idéaliste en donnant une importance centrale aux traits de personnalité et aux valeurs culturelles plutôt qu’aux conditions matérielles. Complètement ignorer la situation matérielle du monde et se concentrer uniquement sur les aspects culturels.

2. Faire de la contradiction entre les hommes et les femmes la contradiction principale justifiant ainsi le séparatisme.

3. Faire du fait naturel de la reproduction la raison de la subordination des femmes et rejeter les raisons socio-économiques de la condition sociale de l’oppression, renforçant ainsi l’argument conservateur que les hommes et les femmes sont naturellement différents.

4. Faire de la nature des hommes et des femmes un fait immuable.

5. Ignorer les différences de classe entre les femmes ainsi que les besoins et problèmes des femmes pauvres.

6. Propager l’idée que la nature des femmes est non-violente, dissuadant les femmes de devenir des combattantes dans la lutte pour leur propre libération et celle de la société.

7. Malgré la prétention d’être radicales, avoir des idées complètement réformistes qui ne peuvent pas faire avancer la lutte pour la libération des femmes.

3. L’anarcha-féminisme

Le mouvement féministe a été influencé par l’anarchisme et les anarchistes ont étudié les féministes radicales les plus proches de leurs idées. Ainsi le corps de travail appelé anarcha-féminisme peut être considéré comme étant une partie du mouvement féministe radical. Les anarchistes considèrent toutes les formes de gouvernement (État) comme autoritaires et la propriété privée comme tyrannique. Ils ont envisagé la création d’une société qui n’aurait aucun gouvernement, aucune hiérarchie et pas de propriété privée.

Alors que les idées anarchistes de Bakounine, Kropotkine et d’autres anarchistes classiques ont eu une influence, la célèbre anarchiste américaine Emma Goldman a été particulièrement influente dans le mouvement féministe. Emma Goldman, Lituanienne de naissance, a émigrée aux États-Unis en 1885, et est entrée en contact avec les idées anarchistes et socialistes en tant que travailleuse dans diverses usines de confection. Elle est devenue un agitatrice active, conférencière et militante pour les idées anarchistes. Dans le mouvement féministe contemporain, les écrits de Emma Goldman circulent parmi les anarchistes et ses idées ont une influence. Les anarcha-féministes conviennent qu’il n’y a pas une seule version de l’anarchisme, mais dans la tradition anarchiste ils partagent une compréhension commune, sur (1) une critique des sociétés existantes, en se concentrant sur les relations de pouvoir et de domination, (2) une vision d’une société alternative, égalitaire, non-autoritaire, accompagnée de prétentions sur la façon dont elle pourrait être organisée, et (3) une stratégie pour passer de l’un à l’autre.

Ils envisagent une société dans laquelle la liberté humaine est assurée, mais croient que la liberté humaine et la communauté vont ensemble. Pourtant, les communautés doivent être structurées de manière à ce qu’elles rendent possible la liberté. Il devrait n’y avoir aucune hiérarchie ni autorité. Leur vision est différente de la tradition marxiste et libérale, mais est plus proche de celle pour laquelle les féministes radicales luttent, dans les pratiques auxquelles elles prennent part. Les anarchistes croient que les moyens doivent être compatibles avec les objectifs, le processus par lequel la révolution est provoquée, les structures doivent refléter la nouvelle société et les relations qui doivent être créées.

Ainsi, le processus et la forme d’organisation sont extrêmement importants. Selon les anarchistes, la domination et la subordination dépendent des structures sociales hiérarchiques qui sont appliquées par l’État et par la coercition économique (qui se fait à travers le contrôle des biens, etc.). Leur critique de la société ne repose pas sur les classes et l’exploitation, ou sur la nature de classe de l’État, etc., mais se concentre sur la hiérarchie et la domination. L’État défend et soutient ces structures hiérarchiques et les décisions au niveau central sont imposées à celles et ceux subordonnés hiérarchiquement. Donc pour eux, les structures sociales hiérarchiques constituent la racine de la domination et de la subordination dans la société.

Cela conduit aussi bien à la domination idéologique, parce que le point de vue promu et propagé est le point de vue officiel, le point de vue de ceux qui dominent, à propos de la structure et de ses processus. Les anarchistes critiquent les marxistes, car selon eux les révolutionnaires créent des organisations hiérarchiques (le Parti) à travers lesquelles ils apportent le changement. Selon eux, une fois une hiérarchie créée, il est impossible pour les gens au sommet de renoncer à leur pouvoir. Par conséquent, ils estiment que le processus par lequel le changement doit être apporté est tout aussi important. « Avec une organisation hiérarchique, nous ne pouvons pas apprendre à agir de manière non-autoritaire. » Les anarchistes mettent l’accent sur la « propagande par le fait » qu’ils entendent comme des actions exemplaires qui sont des exemples positifs visant à encourager les autres à les joindre. Les anarcha-féministes produisent des exemples de groupes qui ont créé diverses activités communautaires de base, comme tenir une station de radio ou une coopérative alimentaire aux États-Unis dans lesquelles des moyens non-autoritaires de gestion de l’organisation ont été développés. Ils ont mis l’accent central sur de petits groupes sans hiérarchie ni domination.

Mais le fonctionnement de ces groupes dans la pratique, la direction tyrannique cachée (Joreen) qui existait ont conduit à de nombreuses critiques. Les problèmes rencontrés incluait une direction cachée, avoir des leaders imposés par les médias, la surreprésentation des femmes de la classe moyenne qui disposaient de beaucoup de temps libre, l’absence de groupes de travail que les femmes pouvaient joindre, l’hostilité envers les femmes qui faisaient preuve d’initiative ou de direction. Lorsque les communistes soulèvent la question que l’Etat centralisé contrôlé par les impérialistes doit être renversé, ils admettent que leurs efforts sont éparpillés et qu’il y a un besoin de se coordonner avec les autres, et d’établir des liens avec d’autres. Mais ils ne sont pas prêts à envisager la nécessité d’une organisation révolutionnaire centralisée pour renverser l’État.

Fondamentalement, selon leur théorie, l’État capitaliste ne doit pas être renversé, mais il doit être dépassé, (« la façon dont nous procédons contre la structure pathologique de l’État, le mot le plus adapté est de le dépasser plutôt que de le renverser » tiré d’un manifeste anarcha-féministe – Siren 1971).

De leur analyse, il est clair qu’ils diffèrent fortement du point de vue révolutionnaire. Ils ne voient pas le renversement de l’État bourgeois/impérialiste comme la question centrale et préfèrent dépenser leur énergie dans la formation de petits groupes impliqués dans des activités de coopération.

Dans l’ère du capitalisme de monopole, il est illusoire de penser que ces activités peuvent se développer, croître et progressivement engloutir toute la société. Ils ne sont tolérés en tant que bizarrerie, comme une plante exotique que dans une société ayant un excédent important comme les États-Unis. Ces groupes ont tendance à coopérer avec le système de cette façon.

Les féministes radicales ont trouvé ces idées adaptées à leurs points de vue et ont été très influencées par les idées anarchistes d’organisation ou il y a eu convergence sur la question de l’organisation entre les points de vue anarchistes et ceux des féministes radicales. Un autre aspect d’idées anarcha-féministe est leur préoccupation pour l’écologie et nous trouvons que l’éco-féminisme a été engendré par la pensée anarcha-féministe. Effectivement, dans les pays occidentaux, les anarchistes sont actifs sur la question environnementale.

4. L’éco-féminisme

L’éco-féminisme est étroitement lié au féminisme culturel, même si les éco-féministes elles-mêmes déclarent s’en distinguer. Les féministes culturelles comme Mary Daly ont adopté une approche dans leur écriture qui se rapproche de la compréhension de l’éco-féminisme. Ynestra King, Vandana Shiva et Maria Mies sont parmi les éco-féministes connues.

Les féministes culturelles ont célébré l’identification des femmes avec la nature à travers l’art, la poésie, la musique et les communautés. Elles identifient les femmes à la nature contre la culture (mâle). Ainsi, par exemple, elles sont d’actives anti-militaristes. Elles accusent les hommes d’être responsables des guerres et soulignent que les préoccupations masculines sont tournées vers des actes mortifères.

Les éco-féministes reconnaissent que les féministes socialistes ont insisté sur les aspects économiques et de classe de l’oppression des femmes, mais elles les critiquent comme ignorant la question de la domination de la nature.

Le féminisme et l’écologie constituent la révolte de la nature contre la domination humaine. Elles souhaitent que nous repensions les relations entre l’humanité et le reste de la nature, y compris notre propre nature incarnée. Dans l’éco-féminisme, la nature est la catégorie centrale de l’analyse – la domination interdépendante de la nature – la psyché et la sexualité, l’oppression humaine et non-humaine, et la position historique sociale des femmes dans cela. Ceci est le point de départ pour l’éco-féminisme selon Ynestra King. Et dans la pratique, il a été constaté, selon elles, que les femmes ont été à l’avant-garde des luttes pour protéger la nature – l’exemple de Chipko Andolan dans lequel les femmes des villages se sont accrochées aux arbres pour empêcher les entrepreneurs de couper les arbres à Tehri-Garhwal prouve ce point, selon elles.

Il existe de nombreux courant de l’éco-féminisme. Il y a des éco-féministes spirituelles qui considèrent leur spiritisme comme principal, tandis que les matérialistes croient en une intervention active pour arrêter les pratiques destructrices. Elles disent que la dichotomie nature-culture doit être dissoute et que notre unité avec la nature doit ressortir. À moins que nous ne vivions tous plus simplement, certains d’entre nous ne serons pas en mesure de vivre du tout. Selon elles, il y a de la place pour les hommes aussi dans ce mouvement pour sauver la terre. Il y a un courant des éco-féministes qui s’oppose à mettre l’accent sur la relation nature-femmes. Les femmes doivent, selon elles, minimiser leur relation spéciale et renforcée avec la nature (construite socialement et idéologiquement). La division actuelle du monde en mâle et femelle (culture et nature) ; les hommes pour le renforcement de la culture, et les femmes en matière de renforcement de la nature (l’éducation des enfants et à la procréation) doit être éliminée et l’unicité soulignée. Les hommes doivent apporter la culture dans la nature et les femmes devraient apporter la nature à la culture. Ce point de vue a été appelé l’éco-féminisme constructioniste social. Des penseuses comme Warren croient qu’il est erroné de lier les femmes à la nature, parce qu’aussi bien les hommes que les femmes sont tous naturellement et culturellement égaux. Mies et Shiva combinent les idées du féminisme socialiste (rôle du patriarcat capitaliste), avec les principales idées des féministes qui croient que les femmes ont plus à voir avec la nature dans leur travail quotidien dans le monde entier, et du postmodernisme qui critique la tendance du capitalisme à l’homogénéisation de la culture autour du monde. Elles croyaient que les femmes à travers le monde avaient une similitude suffisante pour lutter contre les patriarcats capitalistes et la destruction qu’ils génèrent. Prenant des exemples de luttes des femmes contre la destruction écologique pour des intérêts industriels ou militaires pour préserver la base de la vie, elles concluent que les femmes seront à l’avant-garde de la lutte pour préserver l’écologie. Elles préconisent une perspective de subsistance dans laquelle les gens ne doivent pas produire plus que nécessaire pour satisfaire les besoins humains, et les gens devraient utiliser la nature seulement dans la mesure du nécessaire, pas pour produire de l’argent, mais pour satisfaire les besoins des communautés. Les hommes et les femmes devraient également cultiver les vertus féminines traditionnelles (l’attention, la compassion, le dévouement) et participer à la production de subsistance, car seule une telle société peut « se permettre de vivre en paix avec la nature, et de maintenir la paix entre les nations, les générations, les hommes et les femmes ». Elles prétendent que les femmes sont non-violentes et soutiennent cela. Elles sont considérées comme des éco-féministes transformatrices.

Mais la base théorique de l’argumentation de Vandana Shiva en faveur de l’agriculture de subsistance est en réalité réactionnaire. Elle fait une critique acerbe de la révolution verte et de son impact dans son ensemble, mais du point de vue qu’il constitue une forme de ‘’violence patriarcale occidentale » contre les femmes et la nature. Elle oppose le patriarcat occidentale, le rationnel / la science à la sagesse non occidentale. Les impérialistes ont utilisé les développements dans l’agro-science pour forcer les paysans à augmenter leur production (afin d’éviter une révolution rouge) et afin de les lier au marché des entreprises multinationales des produits agricoles comme les semences, les engrais, les pesticides.

Mais Shiva rejette l’agro-science en entier et défend sans esprit critique les pratiques traditionnelles. Elle affirme que la culture indienne traditionnelle avec son unité dialectique de Purusha et Prakriti4 était supérieure au dualisme philosophique occidentale de l’homme et de la nature, de l’homme et la culture, etc, etc.

Ainsi, elle affirme que dans cette civilisation où la production était destinée à la subsistance, à la satisfaction des besoins vitaux de base du peuple, les femmes avaient un lien étroit avec la nature. La révolution verte a brisé ce lien entre les femmes et la nature. En réalité, ce que Shiva glorifie, c’est l’économie petite paysanne pré-capitaliste avec ses structures féodales et ses inégalités extrêmes. Dans cette économie, les femmes travaillaient dur pendant de longues heures d’un travail exténuant, sans reconnaissance de leur travail. Elle ne tient pas compte des conditions des Dalits et des autres femmes de castes inférieures, qui travaillaient dans les champs et les maisons des propriétaires féodaux de l’époque, tout en étant la plupart du temps, maltraitées, exploitées sexuellement et non rémunérées.

En outre, la subsistance ne reposait pas sur le besoin de tous, en fait les femmes ont été privées de leurs besoins de base dans cette période pré-capitaliste glorifiée, elles n’avaient aucun droit sur les moyens de production, elles n’étaient pas indépendantes non plus. Ce manque d’indépendance est interprété par elle et Mies comme le rejet de l’autodétermination et de l’autonomie des femmes du tiers monde pour qu’elles valorisent leur lien avec la communauté. Ce que les femmes valorisent comme étant des structures de soutien quand elles n’avaient aucune alternative à cela, est projeté comme un rejet conscient de l’autodétermination par Shiva. En effet, elles défendent l’économie de subsistance pré-capitaliste patriarcale au nom de l’éco-féminisme et au nom de l’opposition à la science et à la technologie occidentales. Une fausse dichotomie a été créée entre la science et la tradition.

Ceci est une forme de culturalisme ou post-modernisme qui est impliqué dans la défense des cultures patriarcales traditionnelles des sociétés du tiers monde et s’oppose au développement pour la base des masses, dans l’idée d’attaquer le paradigme du développement du capitalisme. Nous sommes opposés à la poussée destructrice et aveugle produite par l’avidité impérialiste du profit de l’agro-business à l’agro-technologie (y compris les semences génétiquement modifiées, etc.) mais nous ne sommes pas contre l’application de la science et de l’agro-technologie pour améliorer la production agricole. Selon les rapports de classe actuels, la science elle-même est un valet des impérialistes mais sous le système socialiste / démocratique, ce ne sera pas ainsi. Il est important de retenir ce qui est positif dans notre tradition, mais tout glorifier est anti-populaire.

Les éco-féministes idéalisent la relation des femmes avec la nature et manquent aussi d’un point de vue de classe. Les femmes des classes supérieures, que ce soit dans les pays capitalistes avancés ou dans les pays arriérés comme l’Inde, ne montrent pratiquement aucune sensibilité à la nature tellement elles sont absorbées par la culture consumériste mondiale encouragée par l’impérialisme. Elles ne pensent pas que l’impérialisme est un système mondial d’exploitation. Elles ne montrent aucune volonté de changer leur mode de vie et leurs privilèges de base afin de réduire la destruction de l’environnement. Pour les femmes paysannes, la destruction de l’écologie conduit à des difficultés inouïes pour elles dans l’accomplissement de leurs tâches quotidiennes, comme se procurer du carburant, de l’eau et du fourrage pour le bétail. Leurs déplacements, dus au pillage de leurs forêts et de leurs terres pour le développement des grands projets, les affectent également négativement.

Par conséquent, ces aspects peuvent et sont devenus des points de ralliement pour les mobiliser dans les luttes. Mais à partir de cela, nous ne pouvons pas conclure que les femmes, contrairement aux hommes, ont une tendance « naturelle » à préserver la nature. La lutte contre le capitalisme monopoliste, qui est sans cesse en train de détruire la nature, est une lutte politique, un problème populaire, dans lequel le peuple dans son ensemble, hommes et femmes doit participer. Et si les éco-féministes citent la lutte de Chipko, c’est en oubliant qu’il y a tellement d’autres luttes dans notre pays dans lesquelles les hommes et les femmes ont agi sur ce qui peut être considéré comme des questions écologiques et pour leurs droits.

L’agitation de Narmada, les agitations des villageois d’Orissa contre des grands projets miniers, et contre le projet de missile nucléaire, ou la lutte des tribus du Bastar et du Jharkhand contre la destruction des forêts et les grands projets d’exploitation miniers sont des exemples.

5. Le féminisme socialiste

Les femmes socialistes ou marxistes qui étaient actives dans la Nouvelle Gauche, dans le mouvement étudiant contre la guerre du Vietnam durant les années 1960 ont rejoint le mouvement de libération des femmes qui avait spontanément émergé. Influencées par les arguments féministes soulevées au sein du mouvement, elles ont soulevé des questions au sujet de leur propre rôle dans le vaste mouvement démocratique, et sur l’analyse de la question des femmes comme étant mis en avant par la Nouvelle Gauche (essentiellement de tendance gauchiste révisionniste trotskiste, critique de l’Union soviétique et de la Chine) dont elles faisaient partie. Bien qu’elles aient critiqué les socialistes et les communistes comme ignorant la question des femmes, contrairement à la tendance féministe radicale, elles n’ont pas rompu avec le mouvement socialiste, mais ont concentré leurs efforts sur la combinaison du marxisme avec les idées féministes radicales. Il y a eu un large spectre de pensées.

À une extrémité du spectre se trouvait une section appelée féministes marxistes qui se différencient du féminisme socialiste parce qu’elles adhéraient plus étroitement à Marx, Engels, et aux écrits de Lénine, et ont concentré leur analyse sur l’exploitation des femmes dans l’économie politique capitaliste. À l’autre extrémité du spectre étaient celles qui ont mis l’accent sur la façon dont l’identité de genre est créée par les pratiques d’éducations des enfants. Elles ont mis l’accent sur les processus psychologiques et ont été influencées par Freud. Elles sont aussi appelées féministes psycho-analytiques. Le terme féministe est utilisé par chacune d’elles.

Certaines féministes qui sont impliquées dans des études sérieuses et dans une activité politique avec une perspective marxiste se disent également féministes marxistes pour désigner à la fois leur différence des féministes socialistes et leur sérieux à propos de la question des femmes. Les féministes marxistes comme Mariarosa Dalla Costa et d’autres à partir d’un groupe féministe d’Italie ont fait une analyse théorique des travaux ménagers sous le capitalisme. Dalla Costa a analysé minutieusement le fait que par le travail domestique, les femmes deviennent des travailleuses et une marchandise.

Ainsi, selon elles, il est erroné de considérer que seules les valeurs d’usages sont créées par le travail domestique. Le travail domestique produit également des valeurs d’échange – une force de travail. Lorsque la demande de salaire pour les travaux ménagers a surgi, Dalla Costa l’a soutenu comme une tactique pour permettre à la société de réaliser la valeur du travail domestique. Bien que la plupart ne soit pas d’accord avec la conclusion que le travail domestique crée de la plus-value, ni appuyé la demande de salaire pour les travaux ménagers, mais leurs analyses ont suscité beaucoup de discussions dans les milieux féministes et marxistes du monde entier et ont conduit à une prise de conscience de la façon dont les travaux ménagers servent le capital. La plupart des féministes socialistes ont critiqué cette demande mais elle a été longuement débattue. Initialement, la question du travail ménager (au début des années 70) était une partie importante de leurs discussions, mais après les années 1980, il est devenu clair qu’une grande proportion de femmes travaillaient à l’extérieur de la maison ou ont travaillé à l’extérieur de la maison une partie de leur vie.

Aux États-Unis, au début des années 1980, 45 % de l’effectif total de la force de travail était constitué de femmes. Alors leur objet d’étude est devenu la situation des femmes dans la main-d’œuvre de leur pays. Les féministes socialistes ont analysé comment les femmes aux États-Unis ont été victimes de discrimination en terme d’emplois et de salaires. Elles ont documenté en détail la ségrégation des sexes dans les emplois (concentration des femmes dans certains types d’emplois qui sont à bas salaires). Ces études ont été utiles pour exposer la nature patriarcale du capitalisme. Mais l’objectif de cet article est uniquement de considérer la position théorique de l’oppression des femmes par le capitalisme, et c’est cela que nous analyserons. Nous allons présenter la position mise en avant par Heidi Hartmann dans un article bien diffusé et débattu, Le mariage malheureux du marxisme et du féminisme : Vers une plus grande union progressiste pour comprendre la position féministe socialiste de base.

Selon Heidi Hartmann, le marxisme et le féminisme sont deux ensembles de systèmes d’analyse qui ont été mariées par un mariage malheureux parce que le marxisme, avec sa puissance analytique pour analyser le capital est dominant. Selon elle, alors que le marxisme procure une analyse du développement historique et du capital, il ne prend pas en compte les relations entre les hommes et les femmes Elle dit que les relations entre les hommes et les femmes sont aussi déterminées par un système qui est le patriarcat, et que les féministes ont analysé.

Tant l’analyse matérialiste de l’histoire du marxisme que la compréhension du patriarcat comme une structure historique et sociale sont nécessaires pour comprendre le développement de la société capitaliste occidentale et la position des femmes en son sein, pour comprendre comment les relations entre les hommes et les femmes ont été créées et comment le patriarcat a façonné le cours du capitalisme. Elle est critique du marxisme sur la question des femmes. Elle dit que le marxisme a traité la question des femmes uniquement par rapport au système économique. Elle dit que les femmes sont considérées comme des travailleuses, et Engels pensait que la division sexuelle du travail serait détruite si les femmes entraient dans la production, et tous les aspects de la vie des femmes sont uniquement étudiés en fonction de la façon dont elles perpétuent le système capitaliste. Même l’étude sur les travaux ménagers traite de la relation des femmes au capital, mais pas aux hommes. Bien que les marxistes soient conscients des souffrances des femmes, ils ont porté leur attention sur la propriété privée et le capital comme source de l’oppression des femmes. Mais selon elle, les premiers marxistes ont omis de prendre en compte la différence dans l’expérience des hommes et des femmes sous le capitalisme et ont considéré le patriarcat comme un reliquat d’une période passée. Elle dit que le Capital et la propriété privée n’oppriment pas les femmes en tant que femmes ; donc leur abolition ne mettra pas un terme à l’oppression des femmes.

Engels et d’autres marxistes n’ont pas analysé correctement le travail des femmes dans la famille. Elle demande qui profite du travail des femmes à la maison – pas seulement les capitalistes, mais les hommes aussi. Une approche matérialiste ne doit pas ignorer ce point crucial. Il en découle que les hommes ont un intérêt important dans la perpétuation de la subordination des femmes.

En outre, son analyse a jugé que si le marxisme nous aide à comprendre la structure de la production capitaliste, sa structure opérationnelle et son idéologie dominante ses concepts d’armée de réserve, de travailleurs salariés, de classe sont aveugles au genre, car il ne fait aucune analyse pour savoir qui va occuper ces places vides, qui seront les travailleurs salariés, qui constituera l’armée de réserve, etc, etc. Pour le capitalisme, toute personne, sans distinction de sexe, de race, et de nationalité, peut les occuper. C’est ici, disent-elles, que la question des femmes en pâtit.

Certaines féministes ont analysé le travail des femmes en utilisant la méthodologie marxiste, mais en l’adaptant. Juliet Mitchell par exemple analyse le travail des femmes dans le marché, son travail de reproduction, la sexualité et l’éducation des enfants. Selon elle, le travail de marché est une production, le reste est idéologique. Pour Mitchell, le patriarcat exploite dans le domaine de la reproduction, de la sexualité et de l’éducation des enfants. Elle a fait une étude psychanalytique sur la façon dont les personnalités basées sur le genre sont formées pour les hommes et femmes. Selon Mitchell, « nous avons affaire à deux entités autonomes qui sont : le mode économique du capitalisme et le mode idéologique du patriarcat. » Hartmann est en désaccord avec Mitchell parce qu’elle voit le patriarcat seulement comme idéologique et ne lui donne pas une base matérielle.

Selon elle, la base matérielle du patriarcat est le contrôle des hommes sur la force de travail des femmes. Ils la contrôlent en refusant aux femmes l’accès aux ressources productives de la société (en lui refusant un emploi avec un salaire décent) et en limitant sa sexualité. Ce contrôle selon elle opère non seulement au sein de la famille mais aussi en dehors, sur le lieu de travail. Chez elle, elle sert le mari et au travail, elle sert le patron. Ici, il est important de noter que Hartmann ne fait aucune distinction entre les hommes des classes dirigeantes et les autres hommes. Hartmann conclut qu’il n’y a pas de patriarcat pur ni de capitalisme pur. La production et la reproduction sont combinées dans la société toute entière dans la façon dont elle est organisée et de fait, existe ce qu’elle appelle le capitalisme patriarcal.

Selon elle, il y a un partenariat solide entre patriarcat et capitalisme. Elle estime que le marxisme a sous-estimé la force et la flexibilité du patriarcat et surestimé la force du capital. Le patriarcat s’adapte et le capital est flexible quand il rencontre des modes de production anciens et il les a adapté en fonction de ses besoins d’accumulation de capital. Le rôle des femmes dans le marché du travail et leur travail domestique sont déterminés par la division sexuelle du travail et le capitalisme l’a utilisé pour traiter les femmes comme des travailleurs secondaires et pour diviser la classe ouvrière.

Certaines autres féministes socialistes ne sont pas d’accord avec la position de Hartmann selon laquelle il y aurait deux systèmes autonomes d’exploitation, l’un, le capitalisme dans le domaine de la production, et le second, le patriarcat dans le domaine de la reproduction et de l’idéologie, et elles appellent cela la théorie des systèmes doubles. Iris Young par exemple estime que le système double de Hartmann fait du patriarcat une sorte de phénomène universel qui existait avant le capitalisme et dans chaque société connue, ce qui est anti-historique et sujet à des préjugés culturels et raciaux. Iris Young et d’autres féministes socialistes soutiennent qu’il n’y a qu’un seul système qui est le patriarcat capitaliste.

Selon Young, le concept qui peut aider à analyser cela clairement n’est pas la classe, car elle est aveugle au genre, mais la division du travail. Elle fait valoir que la division sexuée du travail est centrale, fondamentale à la structure des rapports de production. Une des plus influentes féministes socialistes récentes est Maria Mies (elle a également développé l’éco-féministe) qui se concentre également sur la division du travail – « La division hiérarchique du travail entre les hommes et les femmes et sa dynamique forment une partie intégrante des rapports de production dominants, c’est-à-dire des relations de classe d’une époque et d’une société particulière et des divisions nationales et internationales plus larges de travail. »

Selon elle, une explication matérialiste nous oblige à analyser la nature des interactions des femmes et des hommes et à travers elle à construire leur nature humaine ou sociale. Dans ce contexte, elle reproche à Engels de ne pas considérer cet aspect. Dans chaque époque historique, la féminité et la masculinité sont définies différemment. Ainsi, jadis dans ce qu’elle appelle les sociétés matristiques, les femmes étaient importantes car elles étaient productives – elles étaient productrices actives de la vie. Sous les conditions capitalistes cela a changé et elles sont devenues femmes au foyer, vide de toutes les qualités créatives et productives. Les femmes comme productrices d’enfants et de lait, comme cueilleuses et agricultrices avaient une relation avec la nature qui était différente de celle des hommes. Les hommes étaient liés à la nature grâce aux outils. La suprématie des hommes ne venait pas d’une contribution économique supérieure, mais du fait qu’ils ont inventé des outils destructeurs à travers lesquels ils contrôlaient les femmes, la nature et les autres hommes. De plus, elle ajoute que ce fut sous l’économie pastorale que les relations patriarcales ont été établies. Les hommes ont appris le rôle de mâle par imprégnation. Leur monopole sur les armes et sur la connaissance du rôle de l’homme dans la reproduction ont conduit à des changements dans la division du travail. Les femmes étaient plus importantes en tant que cueilleuses d’aliments ou en tant que productrices, mais leur rôle était de nourrir les enfants. Ainsi, elle conclut que, « nous pouvons attribuer la division asymétrique du travail entre les hommes et les femmes à ce mode d’éviction de la production, ou plutôt à l’appropriation, qui est basée sur le monopole des hommes sur les moyens de coercition, c’est-à-dire sur les armes et la violence directe par des moyens par lesquels des relations permanentes d’exploitation et de domination entre les sexes ont été créés et maintenues ».

Afin de respecter cela, la famille, l’État et la religion ont joué un rôle important. Bien que Mies dise que nous devrions rejeter le déterminisme biologique, elle tend également vers lui. Plusieurs de leurs propositions pour le changement social, comme celles des féministes radicales, sont orientés vers la transformation des relations homme-femme et vers la responsabilité de l’éducation des enfants. Selon elle, la préoccupation centrale des féministes socialistes est la liberté de reproduction. Cela signifie que les femmes doivent avoir le contrôle sur l’opportunité d’avoir des enfants et quand avoir des enfants.

La liberté reproductive inclut le droit à de bonnes mesures de contrôle de naissances, au droit à l’avortement, aux centres de soins de jour, à un salaire décent qui permettrait de s’occuper des enfants, des soins médicaux et d’un logement. Elle comprend également la liberté de choix sexuel ; qui est le droit d’avoir des enfants en dehors de la norme socio-culturelle que les enfants ne peuvent venir au monde que dans une famille composée d’une femme et d’un homme. Les femmes en dehors de cette configuration devraient également être autorisées à avoir et à élever des enfants. Et l’éducation des enfants doit être transformée à long terme d’une tâche de femmes, à celle des hommes et des femmes. Les femmes ne devraient pas souffrir de l’absence d’enfants ou en raison d’une maternité obligatoire. Mais elles reconnaissent que pour garantir tout ce qui précède, la structure de la société salariale doit changer, le rôle des femmes doit changer, l’hétérosexualité obligatoire doit prendre fin, la garde des enfants doit devenir une entreprise collective et tout cela est impossible dans le système capitaliste. Le mode de production capitaliste doit être transformé, mais pas uniquement, les deux (également le mode de procréation) doivent être transformés ensemble.

Parmi les écrivaines postérieures, une contribution importante est venue de Gerda Lerner. Dans son livre, La Création du Patriarcat, elle se lance dans une explication détaillée des origines du patriarcat. Elle soutient qu’il ne s’agit pas d’un processus historique qui aurait existé à un moment de l’histoire, en raison, non pas d’une seule cause, mais d’un processus qui a existé pendant plus de 2500 ans, d’environ -3100 à -600. Elle affirme qu’Engels dans son travail de pionnier a fait d’importantes contributions à notre compréhension de la position des femmes dans la société et dans l’histoire. Il a défini les grandes questions théoriques pour les cent prochaines années. Il a fait des propositions concernant l’historicité de la subordination des femmes, mais il a été incapable de justifier ses propositions. Elle conclut de son étude des sociétés et États antiques, qu’ils étaient l’appropriation de la capacité sexuelle et reproductive des femmes par les hommes qui étaient à la base de la propriété privée ; cela a précédé la propriété privée. Les premiers États (Mésopotamie et Égypte) ont été organisés sous la forme de patriarcat.

D’anciens codes de lois ont institutionnalisé la subordination sexuelle des femmes (et le contrôle des hommes sur la famille) et l’esclavage, et cela a été appliqué à l’aide de la puissance de l’État. Cela a été fait par la force, la dépendance économique des femmes et des privilèges de classe accordés aux femmes des classes supérieures. À partir de son étude de la Mésopotamie et d’autres anciens États, elle retrace comment les idées, les symboles et les métaphores ont été développés à travers lesquels les relations patriarcales sexe / genre ont été incorporées dans la civilisation occidentale. Les hommes ont appris comment dominer d’autres sociétés en dominant leurs propres femmes. Mais les femmes ont continué à jouer un rôle important en tant que prêtresses, guérisseuses, etc. comme on le voit au travers du culte des déesses. Et ce ne fut que plus tard que la dévaluation des femmes eut également lieu dans la religion. Les féministes socialistes utilisent des termes comme marxistes mécaniques, marxistes traditionnels ou marxistes économistes pour ceux qui défendent la théorie marxiste en se concentrant sur l’étude et l’analyse de l’économie capitaliste et de la politique en les différenciant. Elles critiquent tous les marxistes pour ne pas considérer la lutte contre l’oppression des femmes comme l’aspect central de la lutte contre le capitalisme. Selon elles, organiser des femmes (projets d’organisation féministe) doit être considéré comme un travail politique socialiste et l’activité politique socialiste doit avoir un aspect féministe à côté.

La stratégie socialiste-féministe pour la libération des femmes

Après avoir retracé l’histoire de la relation entre le mouvement de gauche et le mouvement féministe aux États-Unis, une histoire où ils ont marché séparément, Hartmann croit fermement que la lutte contre le capitalisme ne peut être couronnée de succès sans que les questions féministes ne soient également reprises. Elle met en avant une stratégie dans laquelle elle affirme que la lutte pour le socialisme doit être une alliance avec des groupes ayant des intérêts différents (par exemple les intérêts des femmes sont différents des intérêts de la classe ouvrière en général) et d’autre part, elle dit que les femmes ne doivent pas faire confiance aux hommes pour les libérer après la révolution. Les femmes doivent avoir leur propre organisation séparée et leur propre base de pouvoir. Young aussi soutient la formation de groupes autonomes de femmes, mais pense qu’il n’y a pas de questions concernant les femmes qui ne comportent pas également d’attaques contre le capitalisme.

En ce qui concerne sa stratégie, elle déclare qu’il n’y a pas besoin d’un parti d’avant-garde pour mener à bien une révolution et que les groupes de femmes doivent être indépendants de l’organisation socialiste. Jagger l’exprime clairement en écrivant que « le but du féminisme socialiste est de renverser tout l’ordre social de ce que certains appellent le patriarcat capitaliste dans lequel les femmes souffrent d’aliénation dans chaque aspect de leur vie. La stratégie socialiste féministe est de soutenir certaines organisations socialistes « mixtes ». Mais aussi de former des groupes de femmes indépendants et, finalement, un mouvement des femmes indépendant engagé avec autant de dévouement à la destruction du capitalisme qu’à la destruction de la domination masculine. Le mouvement des femmes se joindra à des coalitions avec d’autres mouvements révolutionnaires, mais il ne renoncera pas à son indépendance organisationnelle. »

Elles ont développé une agitation et une propagande sur les questions de l’anti-capitalisme et contre la domination masculine. Puisqu’elles identifient le mode de reproduction (la procréation, etc.) comme base de l’oppression des femmes, elles l’ont inclus dans le concept marxiste de la base de la société. Donc, elles croient que la plupart des luttes menées, comme la lutte contre le viol, le harcèlement sexuel, pour l’avortement libre, sont à la fois anti-capitalistes et un défi à la domination masculine. Elles ont soutenu les efforts pour le développement de la culture des femmes qui encourage l’esprit collectif. Elles soutiennent également les efforts pour bâtir des institutions alternatives, comme des établissements de soins de santé et encouragent la vie en communauté ou pour d’autres formes d’arrangement à mi-chemin. En cela, elles sont proches des féministes radicales. Mais contrairement aux féministes radicales dont le but est que ces institutions puissent permettre aux femmes de changer la culture patriarcale blanche en leur propre paradis, les féministes socialistes ne croient pas qu’une telle retraite soit possible dans le cadre du capitalisme. En bref, les féministes socialistes voient cela comme un moyen d’organiser et d’aider les femmes, tandis que les féministes radicales voient cela comme un objectif pour se séparer complètement des hommes. Les féministes socialistes, comme les féministes radicales, estiment que les efforts visant à changer la structure de la famille, qui est ce qu’elles appellent la pierre angulaire de l’oppression des femmes, doit commencer dès maintenant. Donc, elles ont encouragé la vie en communauté, ou des arrangements à mi-chemin où les gens essaient de surmonter la division entre les genres dans le partage du travail, les soins des enfants, où les lesbiennes et les hétérosexuelles peuvent vivre ensemble.

Bien qu’elles soient conscientes que ceci est seulement partiel, et que le succès ne peut être atteint dans une société capitaliste, elles estiment qu’il est important de faire cet effort. Les féministes radicales affirment que de tels arrangements permettent de « vivre la révolution. » Cela signifie que cet acte serait la révolution elle-même. Les féministes socialistes sont conscientes que la transformation ne viendra pas lentement, qu’il y aura des périodes de bouleversement, mais que ceux-ci sont des préparations.

Donc, cela est leur priorité. Aussi bien féministes radicales que féministes socialistes ont subi de fortes attaques des femmes noires pour avoir essentiellement ignoré la situation des femmes noires et pour avoir concentré toute leur analyse sur la situation des femmes blanches de la classe moyenne et de théoriser en partant de là. Par exemple, Joseph, souligne que la condition des femmes esclaves noires n’a jamais été considérée comme « féminine ». Dans les champs et les plantations, dans le travail et dans les punitions, elles ont été traitées de la même manière que les hommes. La famille noire n’a jamais pu se stabiliser dans les conditions de l’esclavage et les hommes noirs étaient à peine en état de dominer leurs femmes, vu qu’ils étaient déjà esclaves. Aussi plus tard, les femmes noires ont eu à travailler pour gagner leur vie et beaucoup d’entre elles ont été domestiques dans de riches maisons blanches. Le harcèlement auquel elles ont été confronté, les longues heures de travail, ont très fortement différencié leurs expériences de celles des femmes blanches. Par conséquent, elles ne sont pas d’accord avec les concepts faisant de la famille la source de l’oppression (pour les Noirs, elle était une source de résistance au racisme), sur la dépendance des femmes envers les hommes (les femmes noires peuvent difficilement être dépendantes des hommes noirs étant donné les taux élevés de chômage parmi eux) et le rôle de la reproduction des femmes (elles ont reproduit le travail et les enfants blancs par le biais de leur emploi de domestique dans les maisons blanches). Le racisme est une situation omniprésente pour elles, et cela les pousse à préférer s’allier avec des hommes noirs plutôt qu’avec des femmes blanches. Ensuite, elle soutient que les femmes blanches ont elles-mêmes été impliquées dans la perpétuation du racisme et elles devraient se questionner là-dessus. Initialement les femmes noires ne participaient que peu au mouvement féministe des années 1980, puis lentement un mouvement féministe noir s’est développé en tentant de combiner la lutte contre la domination masculine avec la lutte contre le racisme et le capitalisme. Ces critiques et d’autres similaires, venant des femmes d’autres pays du tiers monde ont donné lieu à une tendance au sein du féminisme appelé le féminisme mondial (global feminism). Dans ce contexte, le post-modernisme a également gagné une partie des féministes.

Critique

Fondamentalement, si nous voyons les principaux écrits théoriques des féministes socialistes, nous pouvons voir qu’elles ont essayé de combiner la théorie marxiste avec la théorie féministe radicale en cherchant à prouver que l’oppression des femmes est la force centrale et mobilisatrice de la lutte au sein de la société. Les écrits théoriques ont été principalement écrits en Europe et aux États-Unis et ils sont concentrés sur la situation dans la société capitaliste avancée. Toute leur analyse est liée au capitalisme dans leur pays. Même leur compréhension du marxisme est limitée à l’étude de la dialectique d’une économie capitaliste.

Il y a une tendance à universaliser l’expérience et la structure des pays capitalistes avancés au monde entier. Par exemple, en Asie du Sud et en Chine qui ont eu une longue période féodale, nous voyons que l’oppression des femmes dans cette période a été beaucoup plus sévère. La perspective maoïste sur la question des femmes en Inde identifie également le patriarcat comme une institution qui a été la cause de l’oppression des femmes dans la société de classes. Mais il ne l’identifie pas comme un système séparé avec ses propres lois. La compréhension est que le patriarcat prend un contenu et des formes différents selon les sociétés en fonction de leur niveau de développement, de l’histoire et de l’état spécifique de cette société en particulier ; il a été et est utilisé par les classes dominantes pour servir leurs intérêts. Par conséquent, il n’y a pas d’ennemi séparé pour le patriarcat.

Les mêmes classes dirigeantes, qu’elles soient impérialistes, capitalistes, féodales ainsi que l’État qu’elles contrôlent, sont les ennemis des femmes, parce qu’elles maintiennent et perpétuent la famille patriarcale, la discrimination sexuelle et l’idéologie patriarcale au sein de cette société. Elles obtiennent le soutien d’hommes ordinaires qu’elles imbibent des idées patriarcales, qui sont les idées des classes au pouvoir et qui oppriment les femmes. Mais la position d’hommes ordinaires et celle des classes dirigeantes ne peut être comparée. Les féministes socialistes, en insistant sur la reproduction, sous-estiment l’importance du rôle des femmes dans la production sociale. La question cruciale est que sans les femmes, qui auraient le contrôle sur les moyens de production et sur les moyens de produire des biens et de la richesse, comment la subordination des femmes pourra-t-elle finir un jour ?

Ceci est non seulement une question économique, mais aussi une question de pouvoir, une question politique.

Bien que cela puisse être considéré dans le contexte de la division sexiste du travail, dans la pratique, elles mettent l’accent sur les relations au sein de la famille hétérosexuelle et sur l’idéologie du patriarcat. D’autre part, la perspective marxiste souligne le rôle des femmes dans la production sociale et le fait qu’elles ne jouent pas un rôle important dans la production sociale a été la base pour sa subordination dans la société de classes. Nous sommes donc préoccupés par la façon dont la division du travail, les relations entre les moyens de production et le travail lui-même dans une société donnée est organisé pour comprendre comment les classes dirigeantes exploitent les femmes, les contraignent à la subordination. Les normes et les règles patriarcales ont contribué à intensifier l’exploitation des femmes et à réduire la valeur de leur travail.

Soutenant l’argument de Firestone, les féministes socialistes insistent sur le rôle des femmes dans la reproduction pour construire la totalité de leur argumentation. Elles prennent la citation suivante d’Engels : « Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l’histoire, c’est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais, à son tour, cette production a une double nature. D’une part, la production de moyens d’existence, d’objets servant à la nourriture, à l’habillement, au logement, et des outils qu’ils nécessitent ; d’autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l’espèce. Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes d’une certaine époque historique et d’un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production. » (L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État)

Sur la base de cette citation, elles font remarquer que, dans leur analyse et étude, elles se concentrent sur la production en ignorant totalement la reproduction. La citation d’Engels donne le cadre de base d’une formation sociale. Le matérialisme historique, notre étude de l’histoire, explicite que tout aspect ne peut pas être isolé ou même compris sans prendre en compte l’autre. Le fait que dans l’histoire, les femmes ont joué un rôle important dans la production sociale, et l’ignorer pour affirmer que le rôle des femmes dans la sphère de la reproduction est l’aspect central, et qu’il devrait être leur principal objectif, est une manière d’accepter l’argument des classes patriarcales dirigeantes que le rôle social des femmes dans la reproduction est le plus important et qu’aucun autre ne l’est.

Les féministes socialistes déforment et vident de son sens le concept de base et de superstructure dans leur analyse. Firestone dit que (ainsi que le font les féministes socialistes comme Hartmann) la reproduction est une partie de la base. Il en résulte que toutes les relations sociales qui s’y rattachent doivent être considérées comme faisant partie de la base – la famille, les autres relations hommes-femmes, etc. Si toutes les relations économiques et les relations de procréation font partie de la base, le concept de base devient tellement large qu’il perd complètement sa signification et qu’il ne peut pas être l’outil analytique qu’il doit être.

La division sexuelle du travail a été un outil utile pour analyser l’impact du patriarcat sur la structure économique des différentes sociétés. Mais les féministes socialistes qui mettent en avant le concept de la division sexuelle du travail comme étant plus utile que la propriété privée, obscurcissent historiquement et analytiquement l’idée. La première division du travail était entre les hommes et les femmes. Et cela était dû à des causes naturelles ou biologiques – le rôle des femmes dans le fait de porter les enfants. Mais cela ne signifie pas l’inégalité entre eux – la domination d’un sexe sur l’autre.

La contribution des femmes dans la survie du groupe était très importante – la cueillette, qu’elles faisaient, la découverte de la culture de plantes, la domestication des animaux étaient essentielles pour la survie et le progrès du groupe. En même temps, la division du travail n’était pas encore fondée sur le sexe. L’invention de nouveaux outils, les connaissances relatives à la domestication des animaux, à la poterie, au travail du métal, à l’agriculture, tout cela a contribué à rendre plus complexe la division du travail.

Tout cela doit être compris dans le contexte de l’ensemble de la société et de sa structure – du développement de structures claniques et tribales, d’interaction et d’affrontements avec d’autres groupes et de contrôle sur les moyens de production qui ont été mis au point. C’est avec la génération de surplus, avec les guerres et l’asservissement d’autres groupes qui pouvaient être contraints au travail, que le processus de retrait des femmes de la production sociale semble avoir commencé. Cela a conduit à la concentration des moyens de production et du surplus dans les mains des chefs de clan ou chefs de tribu, qui a commencé à être la manifestation de la domination masculine. Que ce contrôle des moyens de production soit resté communal dans sa forme, ou qu’il se soit développé sous la forme de la propriété privée, cela a dans tous les cas mené en partie ou complètement à la formation de classes dans les différentes sociétés. Nous devons étudier les faits particuliers des sociétés spécifiques. Partant des informations disponibles à son époque, Engels a retracé le processus en Europe occidentale dans les temps anciens, et c’est à nous de retracer ce processus dans nos sociétés respectives. L’institutionnalisation à part entière du patriarcat ne pouvait venir que plus tard, c’est à dire que la défense ou la justification idéologique du retrait des femmes de la production sociale et de leur rôle comme étant limité à la reproduction dans des relations monogames, ne pouvait venir qu’après le plein développement de la société de classe et l’émergence de l’État.

Donc le simple fait qu’il y ait une division sexuelle du travail n’explique pas l’inégalité. Affirmer que la division sexuelle du travail est la base de l’oppression des femmes plutôt que de classe pose encore une question. Si nous ne trouvons pas les raisons sociales et matérielles pour l’inégalité, nous sommes forcés d’accepter l’argument selon lequel les hommes ont un besoin inné de pouvoir et de domination. Un tel argument est voué à l’échec parce que cela signifie qu’il est inutile de lutter pour l’égalité. Elle ne pourra jamais être réalisée. La tâche de procréer par elle-même ne peut pas être la raison de cette inégalité non plus, car, comme nous l’avons dit plus tôt, c’était un rôle qui était salué et glorifié dans la société primitive. D’autres raisons matérielles, que les féministes radicales et socialistes n’ont pas étudiées, doivent en être la cause. Dans leur idéologie, les féministes socialistes ont fait des analyses détaillées exposant la culture patriarcale dans leur société, par exemple, le mythe de la maternité.

Mais l’accent mis unilatéralement par certaines d’entre elles qui se concentrent uniquement sur les facteurs idéologiques et psychologiques, leur fait perdre de vue la structure socio-économique plus large sur laquelle sont basées cette idéologie et cette psychologie. Sur les questions d’organisation, les féministes socialistes sont à la traîne des féministes radicales et anarcha-féministes. Elles ont clairement défini leur stratégie, mais ce n’est pas une stratégie pour la révolution socialiste. C’est une stratégie complètement réformiste parce qu’elle ne traite pas de la question de savoir comment le socialisme peut être mis en place. Si, comme elles le croient, les partis socialistes / communistes ne devraient pas la mener, alors les groupes de femmes doivent donner naissance à une stratégie sur la façon dont elles veulent renverser les hommes de la bourgeoisie monopoliste. Elles limitent leurs activités pratiques à l’organisation de petits groupes, la construction de communautés alternatives, à la propagande générale et à la mobilisation autour de revendications spécifiques. Ceci est une forme de pratique économiste. Ces activités en elles-mêmes sont utiles pour organiser les gens à la base, mais ce n’est pas suffisant pour renverser le capitalisme et pour faire avancer le processus de la libération des femmes. Cela implique un important travail d’organisation impliquant la confrontation avec l’Etat – avec ses forces de renseignements et sa force armée.

Les féministes socialistes ont laissé cette question de côté, et l’ont laissé aux partis révisionnistes et révolutionnaires qu’elles critiquent. Ainsi l’ensemble de leur orientation est réformiste, visant à entreprendre l’organisation et une propagande limitée dans le système actuel. Un grand nombre des théoriciennes de la tendance féministe radicale et féministe socialiste ont été absorbées dans des emplois bien rémunérés de la classe moyenne, en particulier dans les universités et facultés et cela se reflète dans l’élitisme qui s’est glissé dans leurs écrits et leur distance par rapport au mouvement de masse. Cela se reflète également dans le domaine de la théorie. Une féministe marxiste a écrit : « Dans les années 1980, beaucoup de féministes socialistes et marxistes qui travaillaient dans ou près des universités et des facultés avaient non seulement été complètement intégrées dans la classe moyenne professionnelle, mais avaient également abandonné l’analyse de classe et le matérialisme historique…»

6. Le post-modernisme et le féminisme

La critique des féministes faite par les femmes non-blanches a conduit une partie des féministes à s’orienter vers le multi-culturalisme et le postmodernisme. Partant de l’écrivaine existentialiste Simone de Beauvoir, elles considéraient que les femmes sont « l’autre » (par opposition à la culture dominante qui prévaut : par exemple, les dalits, les adivasis, les femmes, etc.). Les féministes post-modernistes glorifient la position de « l’Autre », car elle est censée donner un aperçu de la culture dominante dont elle ne fait pas partie. Les femmes peuvent donc être critique des normes, des valeurs et des pratiques imposées à tout le monde par la culture dominante. Elles croient que les études devraient être orientées à partir des valeurs de ceux qui sont le sujet de l’étude, des subalternes, de ceux qui ont été dominés. Le post-modernisme a été populaire parmi les universitaires. Elles croient qu’aucune catégorie fixe n’existe, et dans ce cas, la femme. Elle est fragmentée par diverses identités – par sexe, classe, caste, communauté ethnique, race. Ces différentes identités ont une valeur en elles-mêmes. Cela devient donc une forme de relativisme culturel.

Ainsi, par exemple, en réalité, aucune catégorie de femme seule n’existe. La femme peut être l’une des identités en soi, mais il y en a d’autres aussi. Il peut y avoir une femme dalit, une femme prostituée dalit, une femme de caste supérieure, etc. Étant donné que chaque identité a une valeur en soi, aucune importance n’est accordée aux valeurs vers lesquelles toutes peuvent tendre. De ce point de vue, il n’y a pas de place pour trouver un terrain commun en vue d’une activité politique collective. Le concept de femme, a aidé à rassembler les femmes et à agir collectivement. Mais ce genre de politique d’identité divise plus qu’elle ne rassemble. L’unité est la base la plus étroite.

Les post-modernistes célèbrent la différence et l’identité et elles critiquent le marxisme pour se concentrer sur une classe « entière ». En outre, le post-modernisme ne croit pas que la langue (du moins les langues occidentales) reflète la réalité. Elles croient que les identités sont « construites » par des « discours ». Ainsi, dans leur compréhension, la langue construit la réalité. Par conséquent, beaucoup d’entre elles ont mis l’accent sur la « déconstruction » de la langue. Cela fait que les individus se retrouvent sans rien – il n’y a plus aucune réalité matérielle dont nous pourrions être certains. Ceci est une forme d’extrême subjectivisme. Les féministes post-modernistes ont mis l’accent sur la psychologie et sur le langage. Le post-modernisme, en accord avec le célèbre philosophe français Michel Foucault, est contre ce qu’il appelle « les relations de pouvoir ». Mais cette notion de pouvoir est diffusée sans être clairement définie.

Qui exerce le pouvoir ? Selon Foucault, il l’est seulement au niveau local, de sorte que la résistance au pouvoir ne peut être que locale. N’est ce pas la base du fonctionnement des ONG, qui unissent le peuple contre un pouvoir local corrompu et qui font des arrangements avec les échelons supérieurs, les gouvernements centraux et d’Etats. En effet, le post-modernisme est extrêmement divisant, car il favorise la fragmentation du peuple et accorde de l’importance aux identités sans aucun cadre théorique permettant de comprendre les raisons historiques de la formation de l’identité et pour relier les différentes identités. Donc, nous pouvons avoir un rassemblement de différentes ONG comme lors du Forum Social Mondial où tout le monde célèbre son identité – les femmes, les prostituées, les homosexuels, les lesbiennes, les populations tribales, les dalits, etc etc, mais il n’y a pas de théorie qui les pousse vers une compréhension globale, une stratégie commune. Chaque groupe devra résister à ses propres oppresseurs, selon comment il les perçoit. Avec un tel argument, logiquement, il ne peut y avoir aucune organisation, ou au mieux, elle pourra être spontanément organisée au niveau local et dans des coalitions temporaires. Préconiser une organisation en fonction de sa compréhension signifie reproduire le pouvoir – la hiérarchie, l’oppression. Essentiellement, elles laissent l’individu résister pour lui-même ou elle-même, et sont contre une résistance organisée et cohérente, et la résistance armée.

Carole Stabile, une féministe marxiste a bien souligné cela en disant : « Les tendances anti-organisationnelles sont partie intégrante du post-modernisme. Toute forme d’organisation, à moins que cela ne soit des coalitions des plus provisoires et spontanées signifie, pour les théoriciens post-modernistes sociaux ainsi que pour les féministes semblables, reproduire l’oppression, les hiérarchies, et les formes de domination insurmontable. Le fait que le capitalisme soit extrêmement organisé fait peu de différence, parce que l’on résiste contre une forme diffuse multivalente du pouvoir. Il ne fait pas d’importance, comme Joreen le soulignait il y a plus de deux décennies, qu’une absence de structure puisse produire ses propres formes de tyrannie. Ainsi, à la place de toute politique organisée, la théorie sociale post-moderne nous offre des variations sur le pluralisme, l’individualisme, des organismes individualisés, qui tendent finalement vers des solutions individualisées n’ayant jamais – et qui ne pourrons jamais – être capable de résoudre les problèmes structurels. » (1997)

Il n’est pas surprenant que pour les post-modernistes, le capitalisme, l’impérialisme, etc. ne signifie rien de plus qu’une autre forme de pouvoir. Bien que le post-modernisme dans sa forme développée ne puisse pas être trouvé dans une société semi-coloniale comme l’Inde, beaucoup de féministes bourgeoises ont été influencées par lui. Leur critique véhémente des organisations révolutionnaires et révisionnistes en raison de leur bureaucratie et de la hiérarchie reflète également l’influence du postmodernisme dans la période récente.

RÉSUMÉ

Nous avons présenté en bref les principales tendances théoriques dans les mouvements féministes tels qu’ils se sont développés en occident à l’époque contemporaine. Alors que le débat avec le marxisme et dans la théorie marxiste a dominé les années 1970, c’est le féminisme culturel et son programme séparatiste se concentrant sur les aspects culturels de l’oppression des femmes qui est venu au premier plan dans les années 1980. Les questions sur le choix sexuel et le rôle de la reproduction des femmes sont venues dominer le débat et les discussions dans les cercles féministes. Beaucoup de féministes socialistes ont accordé trop d’importance à ces questions mais pas de manière aussi extrême que les féministes culturelles. La transformation de la famille hétérosexuelle est devenue la revendication principale du mouvement féministe bourgeois et les groupes les plus actifs en son sein ont essayé de la mettre en pratique. Bien que beaucoup d’entre elles aient envisagé un changement dans le système social tout entier de cette manière, cela a en fait donné une approche réformiste qu’elles ont essayé de théoriser.

Le postmodernisme a fait sentir son influence dans les années 1990. Pourtant, dans les années 1990 le marxisme devient de nouveau une théorie importante au sein de l’analyse féministe. De cet aperçu critique de la façon dont le mouvement féministe (en particulier les tendances féministes radicales et féministes socialistes) a analysé théoriquement l’oppression des femmes, les solutions et les stratégies qu’elles ont proposées pour faire avancer le mouvement, on peut dire que les lacunes dans leur théorie ont conduit à préconiser des solutions qui ont mené à une impasse. En dépit de l’énorme intérêt généré par le mouvement et d’un large soutien des femmes qui cherchaient à comprendre leurs propres insatisfactions et leurs problèmes, le mouvement ne pouvait pas se fondre dans un mouvement plus large sur une base cohérente, y compris non seulement avec les classes moyennes, mais aussi avec les femmes de la classe ouvrière et d’ethnies opprimées.

Les principales faiblesses dans leur théorie et stratégies étaient :

1. Chercher l’oppression des femmes dans leur rôle en matière de reproduction. Puisque le rôle des femmes dans la reproduction est déterminé par la biologie, c’est un fait qui ne peut être changé. Au lieu d’avoir recherché les causes matérielles et sociales de l’origine de l’oppression des femmes, elles se sont concentrées sur un facteur biologiquement donné tombant ainsi dans le piège du déterminisme biologique.

2. Par rapport à leur rôle biologique, mettre l’accent sur la famille nucléaire patriarcale comme la structure de base de la société dans laquelle son oppression est enracinée. Ainsi, leur accent était mis sur l’opposition à la famille hétérosexuelle comme la base principale de l’oppression des femmes. En conséquence, la structure socio-économique plus large dans laquelle la famille existe et qui façonne la famille a été ignorée.

3. Faire de la contradiction entre les hommes et les femmes la contradiction principale. Concentrer leur attention sur la modification du système sexe / genre – les rôles de genre que les hommes et les femmes sont conditionnés à jouer. Cela signifie se concentrer sur les aspects psychologiques et culturels de la vie sociale en ignorant les forces politiques et économiques plus larges qui donnent lieu et défendent la culture patriarcale.

4. Souligner les différences psychologiques et de personnalité entre hommes et femmes comme étant biologiques et prôner ainsi le séparatisme pour les femmes. Exagérer l’importance de la libération sexuelle des femmes, de la non-mixité, des ménages vivant séparément et le lesbianisme. Essentiellement, cela signifie que cette partie du mouvement des femmes se limite à des petits groupes et ne pouvait pas faire appel ou mobiliser les masses des femmes.

5. Tomber dans le piège de l’impérialisme et sa promotion de la pornographie, du tourisme sexuel, etc. en soulignant la nécessité de libérer les femmes de la répression sexuelle. Ou au nom de l’égalité des chances, le soutien au recrutement des femmes dans l’armée américaine avant la guerre en Irak (2003).

6. Sur la question de l’organisation, mettre l’accent sur l’opposition à la hiérarchie et à la domination et se concentrer sur de petits groupes de prise de conscience ou alternatifs ; qui seraient autonomes. S’opposer à la mobilisation et à l’organisation des grandes masses de femmes opprimées.

7. Ignorer ou avoir un préjugé sur les contributions apportées par les mouvements socialistes et les révolutions socialistes en Russie, en Chine, etc. ayant amené un changement de la condition des larges masses de femmes.

Comment une analyse théorique et de mauvaises stratégies peuvent affecter un mouvement peut être clairement observé dans le cas du mouvement féministe. Ne comprenant pas que l’oppression des femmes est liée à la structure socio-économique et politique d’une exploitation plus large, celle de l’impérialisme, elles ont cherché des solutions au sein du système impérialiste lui-même. Ces solutions ont, au mieux, bénéficié à une partie des femmes de la classe moyenne, mais ont laissé les larges masses des femmes opprimées et exploitées loin de leur libération. La lutte pour la libération des femmes ne peut être réussie isolément de la lutte pour renverser le système impérialiste lui-même.

1 Le Ramayana et le Mahabharata sont deux textes sacrés de la mythologie hindoue (NdT)

2 Mirabaï (1498-1546) était une princesse qui s’opposa aux coutumes de son époque, notamment de s’immoler avec le corps de son mari défunt, mais également de se remarier avec l’empereur. (NdT)

3 Industrial Workers of the World, syndicat international fondé aux Etats-Unis en 1905. (NdT)

4 De manière basique, dans l’hindouisme, Purusha est la partie mâle, la conscience qui n’agit pas tandis que Prakriti est la partie femelle, la force et l’énergie dépourvue de conscience. (NdT)