Littérature

  • Mahasweta DeviMahasweta Devi

Draupadi (texte complet)

Extrait 1

« Combien sont morts pendant ces six années d’accrochage avec la police ?

Silence.

Pourquoi ces altercations laissent-elles derrière elles tant de squelettes aux bras cassés ou coupés ? Des manchots y participeraient-ils ? Pourquoi ces clavicules cassées, pourquoi ces jambes et ces côtes brisées ?

Il y a deux réponses possibles : le silence ou bien un regard rempli de reproche et de chagrin. Allons ! Pourquoi toutes ces questions ? Ce qui doit arriver…

Combien reste-t-il de fugitifs dans la forêt ?

Silence.

Sont-ils une légion entière ? Est-il justifié de maintenir dans ce trou paumé tout un bataillon stationné à plein temps aux frais du contribuable ?

Réponse : Objection. “Trou paumé” est un terme impropre. On a prévu à l’intention de ce bataillon des repas adaptés, on a pris des dispositions pour que chacun puisse pratiquer sa religion et on leur offre même la possibilité d’écouter Vividh Bharati et d’assister, dans le film Yeh hai zindagi, au face à face entre Sanjiv Kumar et le seigneur Krishna. Non, on ne peut pas dire que ce soit une ambiance de trou paumé.

Combien reste-t-il de fugitifs ?

Silence.

Combien ? Y a-t-il au moins quelqu’un ?

La réponse est longue.

Elle peut se détailler de la façon suivante : L’action suit son cours. Les propriétaires terriens, les usuriers, les négociants en grains, les tenanciers de bordels anonymes, tous les anciens informateurs continuent d’avoir peur. Car ces individus, nus et affamés, restent rebelles et insoumis. Dans certains endroits, les saisonniers reçoivent un meilleur salaire. Les villages qui soutiennent les fugitifs continuent à se taire et à rester hostiles. On peut en déduire que…

Quel est le rôle de Dopdi Mejhen dans tout cela ?

Elle est très certainement en contact avec les fugitifs. Mais ce n’est pas cela le plus préoccupant. Ceux qui se sont réfugiés dans le monde primitif de la forêt y vivent depuis longtemps maintenant, partagent la vie des paysans misérables et des adivasis et, en conséquence, ont oublié toute leur éducation. Ou peut-être réorientent-ils cette éducation vers la pratique de l’agriculture, peut-être apprennent-ils de nouvelles techniques de lutte et de survie. Or il est bien plus facile de se débarrasser des militants dont la ferveur trouve sa source dans les livres et dans les idéaux de la cause que de venir à bout de ceux qui travaillent sur le terrain.

C’est pour cela que l’opération Forêt de Jharkhani se poursuit. Le motif se trouve dans l’avertissement au lecteur du manuel militaire. »

Extrait 2

« C’était une période très troublée. En tout cas, ça l’est resté dans le souvenir de Dopdi. À Bakuli, opération Bakuli. Surya Sahu s’était arrangé avec le responsable local du développement et en l’espace de deux ans il avait fait installer deux pompes à eau et creuser trois puits dans l’enceinte de sa propriété. La sécheresse sévissait dans la région de Birbhum et on ne trouvait d’eau nulle part. Sauf chez Surya Sahu, où il y en avait en abondance, claire comme l’œil du corbeau.

“Payez la taxe sur l’irrigation et arrosez les champs. Tout a cramé.

—           Qu’est-ce que j’ai à gagner à payer cette taxe et à accroître ma récolte ?

—           Tout a cramé, je vous dis.

—           Fichez-moi le camp ! J’en ai assez de vos magouilles au panchayat. C’est ça hein ? Vous voulez de l’eau pour faire pousser plus de riz. Et comme les métayers ont droit à la moitié de la récolte… Du riz à l’œil, c’est sûr, personne ne va cracher dessus ! Il vous faut toujours plus d’argent, plus de riz ! Suffit ! J’en ai assez d’essayer de vous aider.

—           Qu’est-ce que vous avez fait pour nous ?

—           J’approvisionne bien le village en eau !

—           Seuls les bhagunals, vos frères de caste, y ont droit.

—           Et vous, vous n’avez pas d’eau ?

—           Non, les intouchables n’y ont pas accès.”

Cela déclencha la dispute. En période de sécheresse, les esprits s’échauffent vite. Satish et Jugal, du village, et ce garçon de la ville

—           comment s’appelait-il déjà ? — Rana, tous dirent qu’un propriétaire terrien usurier ne céderait jamais et que la seule solution était de le supprimer.

La nuit, ils avaient encerclé la maison de Surya Sahu. Ce dernier avait sorti son fusil mais on l’avait ligoté avec la corde qui servait à attacher les vaches. Il roulait ses yeux dans tous les sens et se faisait dessus. “Je veux le frapper le premier, avait dit Dulna. Mon grand-père lui avait emprunté un peu de paddy et aujourd’hui encore je dois travailler pour rembourser cette dette.”

“Moi je lui arracherai les yeux, avait ajouté Dopdi. Il salivait rien qu’en me regardant.”

Surya Sahu. Un message télégraphique était parti de Siuri. Un convoi exceptionnel. L’armée. La jeep n’était pas venue jusqu’à Bakuli. Droite, gauche, droite, gauche. Le crissement des graviers sous les bottes cloutées. Encerclement du village. Ordres au micro. Jugal Mandai, Satish Mandai, Rana dit Prabir, dit Dipak, Dulna Majhi, Dopdi Mejhen, rendez-vous, rendez-vous. Non, pas de reddition, pas de reddition. Rasez, rasez, rasez le village. Ta ta ta. Odeur de poudre. Ta ta ta. Du matin au soir. Ta ta ta. Lance-flammes. Bakuli brûle. Encore des hommes et des femmes, des enfants. Feu, feu. Fermez l’accès au canal. Affaire réglée à la tombée de la nuit. Dopdi et Dulna s’étaient sauvés en rampant.

De Bakuli, ils n’auraient pas pu atteindre Paltakuri. C’est Bhupati et Tapa qui les y avaient conduits. Il fut ensuite décidé que Dopdi et Dulna travailleraient dans la région de Jharkhani. “Tant mieux, avait expliqué Dulna à Dopdi. On n’aura ni famille, ni enfants. Mais peut-être qu’un jour on sera débarrassé des propriétaires usuriers et de la police.” «