Inde : le nouveau cinéma indépendant, miroir d’une société sous tension

L'actrice et réalisatrice indienne Nandita Das lors du Festival India Express au Forum des Images à Paris en février 2017. (Copyright : Nathalie Prébende)
L’actrice et réalisatrice indienne Nandita Das lors du Festival India Express au Forum des Images à Paris en février 2017. (Copyright : Nathalie Prébende)
Le cinéma indien est-il toujours synonyme de romances sucrées, dansées et chantées, où des amours tragiques situées dans un monde aseptisé finissent par triompher de l’adversité – c’est-à-dire de l’opposition des parents ? La formidable machine à rêves de Bollywood continue certes à produire par centaines les mélos qui ont fait sa gloire, mais elle ne résume plus à elle seule le cinéma du sous-continent. Un nombre croissant de films indépendants, ancrés dans la réalité de la société indienne, donne une vision critique de celle-ci. Une démarche d’autant mieux venue qu’elle intervient dans un contexte de fortes tensions idéologiques et de remises en cause de la liberté d’expression, expliquent à Asialyst deux représentants de ce nouveau cinéma.

Contexte

A côté de la foisonnante production de cinéma commercial de Bollywood (contraction de Bombay et Hollywood), il existe en Inde un cinéma indépendant réalisé avec des moyens plus modestes et qui n’en respecte pas strictement les « codes » sacrosaints, comme l’utilisation intensive des chansons et des danses. Ce qui ne lui interdit pas de rechercher un certain succès commercial : il ne s’agit pas, en l’occurrence, de cinéma d’art et d’essai. Ce « cinéma d’auteur » a toujours existé mais il trouve actuellement un regain de vigueur. Plus proche des habitudes cinématographiques occidentales, il permet de plonger dans les réalités de la société indienne. Parmi les films de ces dernières années, on peut citerMasaan (sur les interdits sociaux), Mr and Mrs Iyer (histoire d’un musulman et d’une hindoue plongés en pleines émeutes communautaires), Little Zizou (affrontements dans la communauté parsie de Bombay), Peepli live (emballement médiatique autour des suicides de paysans), ou le célèbre Lunchbox (histoire d’amour à distance suscitée par une erreur d’aiguillage dans l’envoi de repas) qui a rencontré un grand succès en France.
« On n’a jamais vu ce qui se passe actuellement sur le plan politique dans le pays : il y a un climat d’insécurité, de peur. Si l’on se permet de critiquer le Premier ministre [Narendra Modi, NDLR] ou le parti au pouvoir [le parti nationaliste hindou BJP, NDLR], on se fait traiter de traître, d’élément antinational… » Anurag Kashyap ne mâche pas ses mots. Ce cinéaste âgé de 44 ans fait un peu figure de chef de file du cinéma indépendant en Inde. Il est connu pour ses thrillers violents qui auscultent sans ménagement la société indienne, comme Ugly, The girl in yellow boots ou la saga criminelle en deux parties Gangs of Wasseypur. Rencontré au festival de cinéma India Express qui se tient actuellement au Forum des Images du Forum des Halles à Paris, le cinéaste dénonce le climat d’intimidation qui prévaut actuellement dans le pays. Selon lui, « on reçoit des menaces, on est agressé sur les réseaux sociaux ». Fin janvier, un cinéaste très connu, Sanjay Leela Bhansali, a été physiquement agressé pendant le tournage d’un film par des militants en désaccord avec sa représentation de personnages historiques. Kashyap lui-même a dû se battre contre la censure qui voulait imposer des coupes massives dans le film Udta Punjab dont il était coproducteur. Ce film choc dénonce avec violence les ravages de la drogue dans l’Etat du Penjab, ce qui n’a guère plu aux autorités. « Nous nous sommes battus (devant les tribunaux) et nous avons gagné », se félicite le cinéaste.Ces multiples incidents nourrissent la crainte de voir le cinéma indien, traditionnellement grand ouvert à toutes les communautés et religions du pays avec un nombre important de grandes stars d’origine musulmane, glisser vers le « communautarisme », comme s’en inquiète la chroniqueuse médias du quotidien Business Standard.

Le réalisateur indien Anurag Kashyap. (Crédit : DR)
Le réalisateur indien Anurag Kashyap. (Crédit : DR)
Ce climat d’intolérance est confirmé par Nandita Das, actrice et metteur en scène, rencontrée elle aussi au Forum des Images. « J’ai été attaquée énormément sur Twitter, de façon extrêmement vicieuse. Ils cherchent à vous faire paniquer mais il faut tenir bon », témoigne la réalisatrice de Firaaq. Ce film de 2008 est consacré aux émeutes du Gujarat qui, en 2002, ont fait plus de mille morts chez les musulmans. Un long-métrage tout en finesse qui, sans jamais montrer directement la violence, explore les ravages qu’elle cause chez les protagonistes, bourreaux et victimes. Or, le ministre en chef du Gujarat à l’époque des massacres n’était autre que Narendra Modi, devenu depuis Premier ministre à Delhi, et souvent accusé, au minimum, d’une extrême passivité pendant le drame. Comment Nandita Das réagit-elle à l’accession de Modi au pouvoir suprême en Inde ? Même si, rappelle-t-elle, son film « ne montre personne du doigt », les évolutions actuelles soulignent un glissement « vers des politiques identitaires, des politiques de division, […] qu’il s’agisse de Trump ou de Modi ». Ce qui rend d’autant plus nécessaire de « raconter des histoires qui traitent de ces questions ». Son prochain film, en cours de réalisation, sera ainsi consacré à Manto, un écrivain indo-pakistanais des années 1940 « qui s’est fortement battu pour la liberté d’expression », explique la cinéaste.

Conscience sociale

Violences communautaires, relations entre religions et castes, inégalités sociales, libertés publiques, toutes ces questions et bien d’autres sont donc traitées avec une fréquence croissante par le cinéma indépendant. « Il y a de plus en plus de réalisateurs intéressants », se félicite Anurag Kashyap qui définit ainsi ce nouveau cinéma indépendant : « C’est un cinéma qui a une conscience sociale, qui repousse les limites » et qui échappe aux formules traditionnelles du cinéma indien. « Les nouvelles voix qui s’expriment sont plus universelles et en même temps, leurs films parlent véritablement de l’Inde, explique-t-il. Ces films indépendants racontent l’histoire de leurs réalisateurs, de leurs origines, de leurs régions. Et les plus remarquables sont faits dans les langues régionales, et non pas en hindi » (la langue de Bollywood). Des films pour lesquels « il y a un public », souligne Kashyap.
*La distribution de Sairat ne semble pas prévue en France. Mais le DVD peut être commandé par exemple sur Amazon.

Le réalisateur s’attarde en particulier sur le succès « phénoménal »rencontré l’année dernière par Sairat*, un film complètement hors normes. Tourné en marathi, la langue de l’Etat du Maharashtra, par un réalisateur dalit (intouchable), le film raconte une histoire d’amour dans un village entre un jeune dalit et une fille de haute caste. Si l’histoire d’amour contrariée est un thème de base du cinéma commercial indien, l’interprétation qui en est donnée ici est toute différente : les réalités des barrières de castes sont montrées explicitement, la violence des réactions aussi, le tout débouchant sur un final tragique, sans concession. « C’est un film extrêmement courageux, qui a fait sauter toutes les normes », analyse Anurag Kashyap, selon qui la plupart des réalisateurs auraient « donné un happy end » à l’histoire.Et le succès a été au rendez-vous : Sairat a battu tous les records du cinéma marathi, engrangeant des recettes plus de deux fois supérieures au précédent record de ce cinéma régional. Fait exceptionnel, le film a franchi la barrière de la langue et a eu du succès partout en Inde en versions sous-titrées. Le plus étonnant, raconte Kashyap, c’est que« des gens qui ne vont jamais au cinéma sont allés le voir. On a vu des villages entiers remplir des bus pour aller voir le film [en ville]. On a fait des projections à 9 heures du matin et même à 6 heures du matin ! Des gens de la campagne, pas éduqués, ont eu le sentiment que, pour la première fois, quelqu’un avait fait un film pour eux. »

L'actrice et réalisatrice indienne Nandita Das. (Copyright : Nathalie Prébende)
L’actrice et réalisatrice indienne Nandita Das. (Copyright : Nathalie Prébende)

Antinational

Un succès aussi exceptionnel ne doit pas pour autant masquer le fait que réaliser un film indépendant demeure « très difficile », rappelle malgré tout Nandita Das. La réalisatrice explique à quel point elle a du mal à tourner son deuxième film, alors même qu’elle est dans le métier depuis vingt ans, qu’elle est une actrice très connue notamment pour ses rôles dans les films de Deepa Mehta, et que Firaaq a gagné de nombreux prix en Inde et à l’étranger. « Je suis soumise à plein de pressions, raconte-t-elle. On me demande d’ajouter des chansons et des danses, de prendre des acteurs plus connus, c’est vraiment dur. »Et encore, ajoute-t-elle, « j’ai des contacts que je peux appeler. Mais pour les cinéastes qui font leur premier film ou pour les cinéastes régionaux, c’est une lutte acharnée. » D’où le fait que certains choisissent de « faire des petits compromis [avec le cinéma commercial] pour augmenter un peu leurs chances ».

En plaçant son nouveau film sous le signe du combat pour la liberté d’expression, Nandita a bien le sentiment de traiter un sujet en résonance avec l’actualité. Les récents appels au boycott des acteurs pakistanais par Bollywood en réponse aux tensions entre l’Inde et le Pakistan l’ont scandalisée. « Quand nous travaillons ensemble en tant qu’artistes, nous n’avons pas de nationalité, pas de religion, ce sont des questions personnelles », lance-t-elle, reconnaissant qu’elle s’expose ainsi à être accusée d’être « antinationale » – un terme couramment – et facilement – employé par les nationalistes hindous pour désigner ceux qui ne pensent pas comme eux. « En effet, de ce point de vue je suis antinationale ! Il est lamentable que nous ayons ainsi à prouver notre nationalisme, notre patriotisme », renchérit l’actrice qui dénonce également la décision récente de la Cour suprême obligeant à la diffusion de l’hymne national dans les salles de cinéma et imposant au public de se lever pour l’écouter.

Pas question pour autant de désespérer : « l’Inde ne traverse pas une période très positive mais nous nous en sortirons, affirme-t-elle. La liberté d’expression est menacée mais pas au point qu’il faille penser que tout est perdu ! Je suis une optimiste… »

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