La démonétisation (Cashless) va pénaliser les pauvres, la leçon de l’Inde

L’Inde a tenté de créer une société démonétisée (Cashless) de la façon la plus brutale. Les leçons sont que ce sont les pauvres qui en souffrent le plus.

‘Inde a tenté récemment de réduire l’utilisation du Cash dans son économie en éliminant 2 des billets de banque les plus utilisés du jour au lendemain dans ce qu’on appelle la démonétisation.1 Cette initiative, lancée initialement pour lutter contre le blanchiment d’argent, a été un échec retentissant sur de nombreux aspects, mais cela fait partie d’une tendance mondiale pour aller vers la démonétisation.2 3

Mais l’Inde et les autres pays n’ont pas pris en compte les effets très pervers de la démonétisation sur les pauvres qui utilisent rarement les banques. Les travailleurs pauvres en Inde utilisent exclusivement le Cash avec 97 % des transactions qui se basent sur l’échange des roupies.4 93 % du marché du travail dans le pays concerne le secteur informel. Et dans ce secteur, la plupart des transactions se basent sur les relations personnelles plutôt que des formes standardisées de contrat. Ma propre recherche sur la persistance sur l’économie informelle de recyclage de Delhi montre l’importance cruciale du cash pour les travailleurs pauvres.

Le fonctionnement de l’économie informelle de recyclage de Delhi

Depuis plusieurs années, mes travaux se sont concentrés sur les collecteurs d’ordures dans le nord-ouest de la banlieue de Delhi qui collectent les déchets pour les résidents de la classe moyenne à travers toute la ville. En plus de collecter les déchets, ces travailleurs représentent le seul service de recyclage en séparant le papier, la plastique, le métal et d’autres déchets de valeur incluant les cheveux humains pour les perruques ou le pain rassis pour la nourriture des vaches.5 Pour ces travailleurs, l’argent gagné en vendant ces matériaux est le seul revenu pour faire vivre leurs

familles.

Des indiens qui font la queue pour échanger leurs anciens billets - Crédit : AP Photo/Ajit Solanki

Des indiens qui font la queue pour échanger leurs anciens billets – Crédit : AP Photo/Ajit Solanki

Ma recherche s’est concentrée sur la compréhension du fonctionnement de ce type d’économie informelle et comment elle peut persister alors qu’il y a des services gouvernementaux qui font la même chose. Mais j’ai aussi appris que l’échange de cash entre les acheteurs et les collecteurs de déchets permet de structurer la vie communautaire en créant des liens sociaux durables qui fonctionnent comme des contrats.

Pendant 20 mois de 2013 à 2014, j’ai interrogé plus de 100 collecteurs et acheteurs de déchets, des législateurs et j’ai travaillé avec ces collecteurs dans leur circuit de recyclage allant de leur maison où ils trient les déchets jusqu’aux centres de recyclage.

Sur le site où j’ai effectué ma recherche, près de 100 collecteurs et leurs familles vivent dans des maisons faites de bambous et de tôle en plastique sur un terrain privé. Ces structures ne fournissent pas seulement un abri, mais également de l’espace pour trier les déchets dans 10 catégories avec leurs familles qui les aident jusqu’à que les déchets soient vendus.

Une fois que les déchets sont triés dans des sacs, les collecteurs les pèsent dans des balances tandis que les acheteurs notent le poids et le multiplient avec le prix par kilo. Mais les collecteurs ne sont pas payés pour la quantité totale. Au lieu, ils ont des petits paiements pour leurs dépenses quotidiennes et le reste est considéré comme un dépôt contre des avances régulières données aux collecteurs.

Une indienne qui trie les déchets à Delhi - Dana Kornberg

Une indienne qui trie les déchets à Delhi – Dana Kornberg

En d’autres termes, les acheteurs fonctionnent comme des patrons qui sont responsables des besoins fondamentaux de leurs travailleurs. Les collecteurs se basent sur les acheteurs pour le cash nécessaire pour leurs besoins quotidiens, mais également des sommes plus importantes pour les mariages, les dépenses médicales et parfois, pour construire de meilleurs logements ou acheter des terres dans leur village.

Dans cet aspect, le cash n’est pas seulement le salaire, mais il devient une substance avec des significations supplémentaires et des relations et des négociations durables.6 7  La flexibilité physique du cash ajoute de la souplesse dans les négociations que ce soit dans les délais et la quantité et cela nécessite des relations plus personnelles. De même, les acheteurs de déchets obtiennent les emprunts de la même manière avec des canaux informels qui dépendent des relations personnelles plutôt que les banques.8 Un rapport de 2015 a remarqué que seuls 15 % des adultes dans le monde ont utilisé un compte bancaire pour effectuer ou recevoir un paiement dans une période de 12 mois.9

Quand le cash disparait

Et donc, qu’est-ce qui se passe quand 86 % du cash d’un pays disparait du jour au lendemain (Spoiler : Une grosse merde). Quand je suis retourné en décembre 2016, un mois après que le premier ministre Narendra Modi a annoncé que tous les billets de banque de 500 et de 1000 roupies n’avaient plus de cours légal, un collecteur de déchet me raconte son expérience.10 3 heures avant l’annonce de Modi du 8 novembre 2016, Pintu a pris un train pour partir dans son village à côté de Calcutta. Il emportait 11 billets de 1 000 roupies que son acheteur lui avait donnés comme une avance. Quand il a pris le train, les billets n’avaient plus aucune valeur et il a pu à peine acheter un seul repas pour sa famille pendant le voyage.

Un collecteur de déchets qui montre ses ventes et ses dépenses quotidiennes - Crédit : Dana Kornberg

Un collecteur de déchets qui montre ses ventes et ses dépenses quotidiennes – Crédit : Dana Kornberg

Mais le pire est qu’il était très difficile pour des gens comme Pintu et même les acheteurs de déchets d’obtenir les nouveaux billets de 500 et 2 000 roupies pour remplacer les anciens billets. La chaine a été cassée. Avec la pénurie de cash un peu partout, les acheteurs de déchets ne pouvaient pas payer les collecteurs qui ne pouvaient plus subvenir aux besoins de leurs familles. Voyant les énormes problèmes, un acheteur a posé une question quasi rhétorique : Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas fait plus pour que les pauvres aient plus d’argent ?

Tandis que les Indiens de la classe moyenne étaient capables d’échanger leurs monnaies dans les banques, les pauvres, n’ayant pas de compte bancaire, devaient échanger leurs anciens billets chez des prêteurs à des taux effarants. Sans des économies pour la période de vache maigre et avec un niveau élevé d’illettrisme, ces travailleurs n’ont quasiment aucune chance de rejoindre la société totalement Cashless rêvée de Modi.11

Avancer à pas de loup vers la société Cashless

Certains ont argué qu’une société Cashless aiderait les pauvres en réduisant le crime et en améliorant la transparence des conditions de travail.12 Les Nations Unies mènent un effort avec plus de 50 entreprises financières, fondations et gouvernements incluant l’Inde pour accélérer la transition du cash vers des paiements numériques pour « réduire la pauvreté et booster la croissance économique ».13

Il y a du vrai dans cette hypothèse, car même si les échanges de cash facilitent le soin et la responsabilité mutuelle, l’inconvénient est que la relation de patron décrite ci-dessus facilite des pratiques d’exploitation et prédatrices à cause du contrôle que les prêteurs et les patrons possèdent sur les travailleurs. Et donc, il est intéressant de changer certaines formes d’échange vers des transactions numériques.

Mais si un tel futur est possible, il est encore très loin au moins en Inde. Selon une étude 2014, seuls 10 % des Indiens âgés de plus de 15 ans ont effectué un paiement numérique.14 Et même dans les pays où une grande partie des transactions sont numériques, il y a des preuves que cela n’aide pas les pauvres.15

Avec le Cashless qui va devenir une nouvelle frontière économique, on doit considérer sérieusement les effets de telles politiques gouvernementales sur des sociétés dépendantes du Cash plutôt que de les implémenter de façon brutale à la limite de la tyrannie. Mes travaux en Inde m’incitent à penser que le Cash joue un rôle important dans notre économie moderne, notamment chez les pauvres et qu’un futur Cashless doit être envisagé avec la plus grande précaution. Pour aller plus loin, nous vous recommandons cet excellent article de Lundi Matin intitulé Inde : la démonétisation à la sauce indienne et ce qu’elle nous dit de notre avenir à tous.16 Si on vous enlève 80 % de votre richesse en une seule nuit, comment expliquer qu’il n’y ait pas eu d’émeutes ou d’appel à la guerre ? L’extrait suivant de l’article explique les techniques de Modi et des membres de son parti politique.

Il y a deux ordres de raisons pour lesquelles les Indiens se sont si peu révoltés contre une mesure si aberrante. D’abord, Modi est un excellent communicant. Dans ses discours, il a réussi, comme un Trump ou un Poutine, à se présenter comme le représentant du peuple s’en prenant aux élites. Ne reculant même pas devant une citation explicite de Bob Dylan (The times are changing) son discours sur le thème à connotations religieuses « nous allons souffrir tous ensemble, mais à la fin nous en sortirons meilleurs » a trouvé une résonance profonde dans des populations enclines, en Inde comme aux États-Unis ou en France, à prendre pour un représentant du peuple un milliardaire ennemi de tout progrès social.

Mais il y a aussi une autre raison, que les journalistes occidentaux n’ont guère signalée : c’est l’emprise terrorisante du BJP sur la société. Des hommes de main surveillant les queues aux distributeurs et chargés de casser la figure à ceux qui protesteraient trop fort, aux pressions sur une presse de plus en plus encline à l’autocensure, le BJP et ses alliés fascistes identitaires hindous tels que le RSS et ses commandos de tabasseurs et ses escadrons de la mort, n’hésite pas à pratiquer l’intimidation physique jusqu’au meurtre.

Traduction d’un article de The Conversation par Dana Kornberg, étudiante au doctorat en sociologie à l’université du Michigan.

Sources

1.
Rs 500, Rs 1000 currency notes stand abolished from midnight: PM Modi. The Indian Express.http://indianexpress.com/article/india/india-news-india/narendra-modi-prime-minister-address-to-the-nation4364609/. Published 8 novembre 2016. Consulté le juin 27, 2017.
2.
Anand and Hari Kumar G. In Its Third Month, India’s Cash Shortage Begins to Bite. nytimes.com.https://www.nytimes.com/2017/01/24/world/asia/in-its-third-month-indias-cash-shortage-begins-to-bite.html?_r=0. Published 24 janvier 2017. Consulté le juin 27, 2017. [Source]
3.
Chakravorti B. Cash is falling out of fashion – will it disappear forever? The Conversation. http://theconversation.com/cash-is-falling-out-of-fashion-will-it-disappear-forever-79316. Published 26 juin 2017. Consulté le juin 27, 2017.
5.
Of poverty and plastic : scavenging and scrap trading entrepreneurs in India’s urban informal economy (eBook, 2010) [WorldCat.org]. worldcat.org. http://www.worldcat.org/title/of-poverty-and-plastic-scavenging-and-scrap-trading-entrepreneurs-in-indias-urban-informal-economy/oclc/958715213?referer=di&ht=edition. Consulté le juin 27, 2017. [Source]
6.
CARRUTHERS BG, ESPELAND WN. Money, Meaning, and Morality. American Behavioral Scientist. 1998;41(10):1384-1408. doi:10.1177/0002764298041010003
7.
The Social Meaning of Money: « Special Monies ». jstor.org. https://www.jstor.org/stable/2780903. Consulté le juin 27, 2017.
9.
Global Findex – World bank documents. worldbank.org.http://documents.worldbank.org/curated/en/187761468179367706/pdf/WPS7255.pdf.
10.
Zhong R. India to Replace Largest Bank Notes. WSJ. https://www.wsj.com/articles/india-to-phase-out-current-500-and-1000-rupee-bank-notes-1478619693. Published 9 novembre 2016. Consulté le juin 27, 2017.
11.
Nag A. Modi Goal of Cashless India May Be Thwarted as Digital Drops. Bloomberg.com.https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-03-09/modi-s-goal-of-a-cashless-india-may-be-thwarted-as-digital-drops. Published 9 mars 2017. Consulté le juin 27, 2017.
12.
A World Without Cash Could Be Good For the Poor. fortune.com. http://fortune.com/2017/01/16/cashless-rogoff-india-scandinavia/. Consulté le juin 27, 2017.
13.
About The Better Than Cash Alliance. Better Than Cash Alliance. https://www.betterthancash.org/about. Consulté le juin 27, 2017.
16.
Inde : La démonétisation à  la sauce indienne et ce qu’elle nous dit de notre avenir à  tous – Par Serge Quadruppani [reportage]. lundi matin. https://lundi.am/La-frappe-chirurgicale-comme-outil-d-ingenierie-sociale. Consulté le juin 27, 2017.

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