« J’ai appris à transgresser », entretien avec Arundhati Roy

Arundathi RoySa vie de « petits riens » est un itinéraire de révolte. Parce qu’elle a fait le pari de la liberté, cette femme engagée interroge les dogmes, tous les dogmes. Pour « rendre visible l’invisible ».

Arundhati Roy est sans doute l’une des femmes les plus libres qui soient. Née en 1959 à Shillong, dans l’est de l’Inde, la romancière qui a reçu en 1997 le Booker Prize pour Le Dieu des petits riens a depuis publié une douzaine d’essais polémiques, toujours soigneusement argumentés.

Prenant position contre les essais nucléaires indiens, contre la construction de gigantesques barrages dans son pays, contre l’appropriation des terres par les sociétés minières, contre la droite nationaliste hindoue, contre les multinationales qui polluent et excluent, elle s’est également attaquée à l’icône absolue, le Mahatma Gandhi, qui fut favorable à la hiérarchie des castes.

Femme de convictions, Arundhati Roy s’est enfoncée dans les forêts de l’Inde centrale aux côtés de rebelles maoïstes. Pour avoir évoqué l’indépendance du Cachemire, occupé militairement par l’Inde, elle a été accusée de « sédition », et reçoit des menaces de mort des ultranationalistes hindous.

Rien ne l’intimide. Dans son dernier recueil, Capitalisme : une histoire de fantômes, elle dénonce la « mise en orbite des riches » dans l’Inde émergente, un phénomène qui frappe son pays avec violence mais qui touche aussi le reste du monde. « La seule chose qui vaille la peine d’être mondialisée, c’est la contestation », écrit-elle.

Usant d’une intelligence tactique et de sa sensibilité littéraire, elle est parfois jugée « agaçante », voire « sans nuances ». Elle s’en moque :« Aucun collectif ne me contrôle. »

XXI D’où tenez-vous votre goût pour l’engagement politique ?

Arundhati Roy : De l’enfance sûrement, de ma mère. Issue d’un milieu traditionnel, celui des chrétiens syriaques du Kerala, au sud de l’Inde, ma mère a d’abord transgressé les règles en épousant un brahmane hindou de Calcutta. Quelques années plus tard, j’avais 2 ans, nouvelle transgression : elle a divorcé de cet homme, mon père, qui était alcoolique… Ma mère est retournée vivre chez ses parents à Ayemenem, un village du Kerala. On jasait à son sujet, c’était difficile. Elle passait parfois sa colère sur mon frère et moi, elle se montrait dure et cruelle. Malgré mon jeune âge, je voyais bien pourquoi : c’est que d’autres s’étaient montrés durs et cruels avec elle. J’ai développé très tôt une sensibilité aigüe à l’injustice. J’avais compris que l’establishment local, conformiste et intolérant, n’allait pas nous aider. Ni chrétienne ni hindoue, je me suis sentie extérieure à l’élite villageoise, j’ai eu conscience de ma vulnérabilité. Je n’appartenais pas vraiment à une famille, ce qui est très rare en Inde.

Plus tard, enfant dans les années 1960 et même après, on me disait : « Tu es la fille d’un mariage mixte, ta mère est une divorcée, personne ne voudra t’épouser. » Ma mère n’a cessé de se heurter aux pesanteurs sociales. Elle s’est battue pour son héritage – que la tradition réservait à son frère. Elle s’est battue pour créer une école. Comme mon frère, je n’ai pas été à l’école avant l’âge de 10 ans, c’est avec ma mère que j’ai appris à lire, écrire et compter. Avec elle, je suis devenue prompte à réagir. Sinon, je serais psychiquement éteinte.

Personne ne m’a endoctrinée, c’est pourquoi j’ai vu crûment, sans filtre, les rapports de force à l’œuvre dans une société quasi féodale. Personne ne m’a jamais affirmé que l’homosexualité, par exemple, était un péché. J’observais le pouvoir qu’exerçaient les hommes sur les femmes, les hautes castes sur les basses castes, l’exclusion des dalit, les intouchables. Je voyais qu’ils avaient leurs propres écoles, leurs propres églises, mais ils n’avaient pas le droit de franchir le seuil des maisons… Comment justifier cela ? C’est un véritable apartheid.

En fait, je crois qu’il existe deux sortes de gens : ceux qui sont à l’aise avec le pouvoir, et les autres, ceux qui le questionnent. Je ressens le besoin de questionner le pouvoir, quel qu’il soit. J’écris toujours sur le pouvoir. Dans mon roman, Le Dieu des petits riens, qui a choqué dans le village où j’ai grandi, le dernier chapitre décrit un rapport sexuel tout à fait consenti entre une chrétienne appartenant à la bourgeoisie locale et un jeune intouchable. C’est une transgression majeure du système des castes. Sur place, on m’a dit que pareille chose était purement et simplement « impossible », et cinq avocats ont porté plainte contre moi devant le tribunal du Kerala pour« indécence », « offense à la morale ».

(Source)

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